Chronique des années passées – 6

Chronique des années quarante

6 – Les 203

A cette époque, le matin mon père m’emmenait parfois en voiture jusqu’à l’école.

Notre Peugeot 203 était souvent garée dans la rue Pascal, que nous suivions jusqu’au bout pour longer l’église Saint-Médard et rejoindre la rue Monge. Par la rue du Cardinal Lemoine, nous plongions ensuite vers la Halle aux Vins et la Seine. Passés les deux ponts, il me déposait à l’angle du quai et de la rue du Petit-Musc, devant la station de métro.

Assis très bas sur le siège du passager, je me penchais en avant pour regarder le capot à tête de lion et l’aile droite renflée qui me faisait penser à la vue que l’on a de son propre nez quand on ferme l’œil gauche.

203Je vois encore le levier de vitesse à poignée d’ébonite de couleur crème, planté sur l’axe du volant que, selon son humeur, mon père maniait avec douceur ou brutalité, mais toujours avec assurance.

Nos 203 ont eu plusieurs couleurs : grise, noire, bordeaux… Mon  père les remplaçait souvent car il les épuisait. Si l’une d’entre elles seulement (était-ce la bordeaux ?) a eu un toit ouvrant, elles furent toutes équipées d’un double carburateur. Cette transformation leur permettait de « piquer » le 130 et de couler une bielle ou quelque chose comme ça au bout de trente mille kilomètres. Je me souviens d’avoir passé quarante huit heures dans un hôtel de Villefranche-sur-Saône où la voiture avait rendu son âme sur la route de l’Alpe d’Huez. Ce fut notre dernière 203.

Mais pas notre dernière Peugeot.

Le cliché de Jean Renoir

(…) Mais le dieu le mieux retranché dans sa forteresse, l’ennemi numéro un, c’est le cliché. Par cliché, j’entends une image, une opinion, une pensée qui s’est sournoisement substituée à la réalité. Il y a des clichés qui durent depuis des centaines d’années. En voici quelques-uns : le bon vieillard, l’amour vainqueur de tous les obstacles, le fidèle serviteur, la bravoure militaire, le sens de l’humour des Anglais, les méridionaux vêtus de couleurs vives, la fin justifie les moyens.

Or, la vie nous apprend qu’il y a de méchants vieillards, que l’amour est souvent vaincu, que les serviteurs ne sont toujours fidèles, qu’il y a des militaires parfaitement lâches, qu’il y a des Anglais dénués de tout sens de l’humour, que la plupart des méridionaux s’habillent en noir, qu’il n’y a pas de fin qui justifie l’assassinat. J’ajoute que les jeunes premières de cinéma blondes et parfumées ne représentent que de loin les jeunes premières de la vie. Pour obéir au cliché on leur colle des perruques blondes bouclées. J’aimerais penser que cette utilisation du cliché ne trompe personne. Mais non, nourri de mensonges, le public tient à ses habitudes et se complait dans la fausseté d’un monde qu’on lui a fabriqué.

Jean Renoir – Ma vie et mes films