Je pense : quel plaisir d’avancer, de s’enfoncer un peu plus chaque jour dans la Recherche et se dire en même temps que ce qu’il en reste devant soi est presque infini.
Pourquoi ce plaisir ? Pourquoi pas avec d’autres livres ?
Parce que la richesse, la précision, la finesse de la langue, la beauté complexe du style…
Parce que l’incroyable réalisme (est-ce le mot ?) dans l’évocation des caractères, des sentiments, de leurs ressorts, et de leurs enchainements, de l’âme…
Parce que la description des paysages, des tableaux, des musiques…
Parce que le snobisme, les mesquineries, les ridicules, les lâchetés, la noblesse, l’intelligence, tout cela mélangé dans des proportions variables dans chaque personnage…
Parce que l’avance lente et majestueuse sur ce fleuve aux larges et infinis méandres…
Le plaisir est donc là, dans la Recherche du temps perdu : on a le temps.
Et aussi parce que, en raison de la fameuse paresse intellectuelle que Proust a si bien décelée chez l’homme, lire la Recherche empêche de penser, de penser à ses soucis, à ses lâchetés, à son égoïsme, à sa vacuité, à sa vanité, à sa fin.
Lire en général, et lire Proust en particulier, empêche de réfléchir.
Je sens que je viens d’écrire un blasphème, mais, sur l’instant, j’y crois.




Dès le matin, la tête encore tournée contre le mur et avant d’avoir vu, au-dessus des grands rideaux de la fenêtre, de quelle nuance était la raie du jour, je savais déjà le temps qu’il faisait. Les premiers bruits de la rue me l’avaient appris, selon qu’ils me parvenaient amortis et déviés par l’humidité ou vibrants comme des flèches dans l’aire résonnante et vide d’un matin spacieux, glacial et pur ; dès le roulement du premier tramway, j’avais entendu s’il était morfondu dans la pluie ou 