Trois cafés (26)

(…) Nous avons regardé Cottard partir vers sa cantine d’un pas lent et raide, le regard fixe et le visage crispé. Il devait se demander comment il allait se sortir de ce traquenard. Assez plaisant, le spectacle !
Quand Cottard a disparu, Trois-cafés s’est tourné vers moi :
— Ah, Ratinet ! qu’il m’a dit. J’aimerais beaucoup que nous reprenions notre conversation de tout à l’heure.

Il s’est retourné vers la cuisine en criant :

— Holà ! Georges ! Que nous as-tu préparé de bon aujourd’hui ? Je déjeune avec mon ami Ratinet !

Georges a passé la tête dans la salle. Il avait l’air un peu honteux quand il a bredouillé :

— Euh… Ben… œuf-mayo, merlan frit et crème brulée…

— Pourquoi ? Il n’y avait plus de baba ?

Georges, c’est le genre de type qui comprend les blagues quand c’est lui qui les faits, et encore, pas toujours. Du coup, il n’a pas saisi l’ironie.

— Ah ! ben ! Faut bien changer de temps en temps. On peut pas manger la même chose tous les jours, quand même, non ?

— Tu as raison, Georges, a dit Trois-cafés. La base de la diététique, c’est la variété. Allons-y pour deux menus complets à la table de Monsieur Ratinet.

Et puis il s’est dirigé vers ma table et il s’est assis à ma place, sur ma banquette, en disant :

— Vous permettez ? J’ai les quatrième et cinquième lombaires assez susceptibles. Vous prendrez bien un apéritif ?

— Euh… ben… C’est que j’ai pas… Un Kir, peut-être… Bon, allez, c’est ça, un Kir !

— Pour moi, ce sera un Scotch, sans eau ni glace. Que me proposes-tu comme Scotch, Georges ?

— Euh… ben, j’en ai plus, dit Georges, rouge de confusion.

Personne boit plus de whisky depuis longtemps chez Georges. La dernière fois que j’ai vu quelqu’un en boire ici, c’était il y a deux ou trois ans, un gamin qui voulait impressionner sa petite amie. Peut-être bien qu’il voulait la soûler un peu aussi. Quand Georges a eu versé les deux doses de Johnny Walker, il en restait plus dans la bouteille. Depuis, la bouteille trône sur une étagère derrière le bar, à moitié remplie. Dedans, c’est pas du whisky, c’est du thé. C’est juste pour faire joli. Mais on s’en fiche parce qu’ici plus personne boit de whisky depuis longtemps. Mais c’est pas le sujet.

— Mais je peux aller vous en cherch… a commencé Georges, tout ce qu’il y a de plus larbin.

— Ne te donne pas cette peine, mon bon Georges, l’a interrompu Trois-cafés. Je prendrai un Kir, moi aussi, mais Royal, bien sûr ! Tu as du champagne, je suppose ?

— Naturellement, Monsieur Stanislav, naturellement !

Il avait l’air tout content, le Georges. Il allait enfin pouvoir l’utiliser, sa vieille bouteille toute tiède et poussiéreuse, son mousseux de fête foraine, et en faisant payer le client en plus ! Du sans facture ! Du gratuit même ! Une aubaine pour un bistrotier !

— Alors, deux Kirs Royaux, aubergiste, et prestement je te prie ! a lancé Trois-cafés, très XVIIème siècle.

— Ça marche, Monseigneur ! a répondu Georges sur le même ton, montrant ainsi que, pour une fois, il avait compris la plaisanterie.

Tout ça s’était passé si vite — Trois-cafés qui décide de déjeuner avec moi, qui s’assied à ma table, à ma place, qui commande deux apéros — que j’avais pas eu le temps de réagir, mais ça commençait à m’échauffer les oreilles, toute cette agitation. Il aurait pu me demander mon avis, quand même ! Me demander si j’étais libre à déjeuner, s’il pouvait s’asseoir à ma table, sur ma banquette, si ça ne m’ennuyait pas qu’il transforme mon Kir en Royal ! Il aurait pu y mettre les formes, quoi ! Mais non ! C’était comme si j’étais à sa disposition, comme si j’avais rien d’autre à faire ! Non mais sans blague ! C’est vrai que j’avais rien d’autre à faire. Mais j’aurais pu. C’était vexant, quand même. Mais bon, si ça lui faisait plaisir de m’inviter à déjeuner, pourquoi pas ? Surtout s’il ouvrait le bal avec du champagne ! Alors, j’ai ravalé le sarcasme cinglant que j’étais en train de lui fignoler et j’ai dit l’air de rien :

— Il fait beau aujourd’hui, vous trouvez pas ?

— Si fait, si fait ! qu’il a répondu, l’air de penser à autre chose. Si fait…

Et puis, d’un air pénétré, il m’a regardé dans les yeux :

— Dites-moi, mon cher. C’est merlan frit tous les jours, ici ?

— Euh… ben., non, je crois pas. Mais Georges adore ça, alors c’est souvent quand même. C’est pour ça ! Mais je crois que pour demain, on est tranquille, on aura autre chose… de la cervelle de mouton, probable. C’est la recette favorite du Sénégalais, c’est pour ça.

— Quel dommage que je déjeune demain à la Tour d’Argent !

— Oh ben, si c’est que ça ! Je demanderai à Georges de vous en garder.

— Ah ! Merci, Ratinet, vous êtes un ami !

A SUIVRE

Carnet d’écriture (29) – La forme et le fond

Ceci est la suite de l’article  » Mon Antigone » publié hier 

(…) Dans la Tragédie Grecque, il y a la forme et le fond.

Le fond, grosso modo, c’est que l’homme n’échappe pas à son destin (la femme non plus, d’ailleurs). Quoi qu’il fasse, son sort a été fixé par les dieux ; il ne pourra y échapper.  Œdipe tuera son père et épousera sa mère et tout et tout. Et les auteurs modernes n’y changeront rien. Ils garderont la recette : la Guerre de Troie aura quand même lieu et Créon fera mourir Antigone.

Terrible et passionnant….

Et puis il y la forme… Ah ! la forme ! C’est le récitant qui présente, raconte ou annonce les personnages et les évènements, le chœur antique qui fait pratiquement la même chose mais en se lamentant, les apostrophes emphatiques, les épiclèses Continuer la lecture de Carnet d’écriture (29) – La forme et le fond →

Carnet d’écriture (28) – Mon Antigone

Homéotéleute et Polyptote

Je relis cette tragédie antique en quatre ou cinq actes, Homéotéleute et Polyptote, que j’ai écrite il y a sept ans et que j’avais dédiée sans vergogne à Sophocle, Eschyle et Giraudoux, et je me demande par quelle aberration, quelle amnésie passagère ou quelle confusion mentale j’ai pu, dans ma dédicace, oublier Anouilh ? Car c’est justement de l’Antigone de Jean Anouilh que vient mon Homéotéleute et Polyptote. Comment Antigone, l’une des plus belles pièces du théâtre français du XXème siècle, Antigone qui a bouleversé deux ou trois générations d’adolescents, et qui aurait bouleversé les suivantes si seulement elles avaient su lire, comment Antigone a-t-elle pu donner naissance à une farce aussi vaine et grossière qu’Homéotéleute ? Certains diront : « C’est simple, l’Homéotéleute de Coutheillas est une parodie, non pas précisément de l’Antigone d’Anouilh mais de la Tragédie Grecque en général telle qu’elle a été écrite pendant ce prodigieux cinquième siècle avant J-C et jouée ensuite pendant tous les siècles qui ont suivi. Coutheillas en a écrit une parodie, c’est courant, ce n’est pas très difficile et parfois, c’est drôle. » Dans un essai, citer ce que diront « certains » a souvent pour objet de leur apporter la contradiction en démontrant avantageusement la stupidité de leur propos. Ce n’est pas le cas ici. C’est évident, Homéotéleute est Continuer la lecture de Carnet d’écriture (28) – Mon Antigone →

Trois cafés (25)

Décidemment, il en faisait quand même beaucoup, Trois-cafés.
Il a porté sa main vers le becquet de la porte, mais il s’est ravisé et, comme un automate, l’index tendu devant lui, il a pivoté sur les talons jusqu’à pointer la table de Cottard, lequel était toujours passionnément plongé dans les petites annonces immobilières.

— Ah ! Jules ! s’est-il exclamé. Je suis impardonnable, j’allais t’oublier.

— Tiens ! Bonjour Stanislav ! Je ne vous avais pas vu !

Il faut savoir que le bonhomme qui disait ça, ça faisait plus d’une demi-heure qu’il était planqué derrière un journal qu’il tenait à l’envers. À moins de trois mètres de tout le monde ! Et il disait qu’il nous avait pas vu ! Il est con, ce Cottard ! Il a tout de suite ajouté :

— Mon Dieu ! Il est midi moins le quart, il faut que je parte. J’ai un rendez-vous à midi à la Mairie.

Son rendez-vous, c’était avec la cantine, on le savait tous, sauf Trois-cafés qui a fait semblant de rien. Il a dit, joyeux :

— Une petite minute, mon bon Jules. Est-ce que tu as ton agenda ?

— Ben… non. Je l’ai oublié à mon bureau.

— Ah ! C’est contrariant. C’est très contrariant ! J’ai vu Anne Hidalgo hier après-midi et Continuer la lecture de Trois cafés (25) →

Anatomie d’une chute

Extrait de « Couleur café »

(…)
Au moment où elle va passer pour la septième fois devant ma table, porteuse d’un plateau chargé — j’ai une mémoire photographique presque absolue — de trois demis pression, un verre de Morgon, un autre de bourgogne aligoté, deux cafés dont un allongé, un croque-monsieur, une tarte du jour et deux tickets de caisse, je pousse légèrement du pied la chaise en osier inoccupée qui se trouve devant moi. Le siège se déplace de trois centimètres environ, ce qui demeure caché aux yeux de la serveuse par le plateau de service qu’elle porte devant elle d’une main encore sûre. Le pied de la chaise se trouve à présent sur le trajet de sa Ranger gauche. La pointe de la chaussure ne heurte que légèrement le barreau d’osier bigarré mais, en retardant d’un tiers de seconde le mouvement Continuer la lecture de Anatomie d’une chute →

Trois cafés (13 à 24)

Pour la deuxième fois, je vous offre ci-dessous la possibilité de lire d’une seule traite les épisodes 13 à 14 de Trois cafés. Si vous voulez lire les 12 premiers, c’est facile , il suffit de cliquer sur ceci :

     Douze premiers épisodes

Sinon, veuillez passer à la suite (9000 mots seulement) :

(…)  Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :
— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

— Hein ? qu’il a dit Dumoulot.
— Je veux dire : ton patronyme, c’est en un mot ou en deux ?
— Hein ? a redit Dumoulot.
— Ah ! Je m’exprime mal. Je veux dire : est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non ?

— Hein ? a répété Dumoulot qui commençait à transpirer

 Quand il est gêné, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu’on le mène en bateau, quand on lui pose une question qu’il peut pas répondre, quand il sait plus où il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. Ça commence à lui couler sur le front, ça dégouline le long du nez et ça finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu’en plus, il a une moustache ! C’est parce qu’il est timide ; la transpiration, pas la moustache. Ah si ! Peut-être… la moustache aussi. C’est vrai qu’il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C’est un gros handicap dans la vie, ça, la timidité. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard : il est pas timide, Cottard. La preuve, c’est qu’il prend ma table chaque fois qu’il peut. Donc, il est pas timide. S’il était timide, il arriverait pas à faire semblant depuis vingt-cinq ans d’avoir un vrai boulot à la Mairie, à supposer qu’il y en ait, là-bas, des vrais boulots. Non, ça ! Cottard, il est pas timide. Ça l’empêche pas d’être con, mais il est pas timide.

Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que ça pouvait parce qu’il Continuer la lecture de Trois cafés (13 à 24) →

Esprit d’escalier n°1

Cette photo mystérieuse au premier abord a été publiée ici pour la première fois il y aura 13 ans dans quelques jours. Elle pourrait être par exemple celle de l’intérieur d’un coquillage cloisonné, ou de la pénétration d’un projectile dans un fluide à forte viscosité, ou encore, si on lui faisait subir une rotation de 90 degrés dans le sens rétrograde, d’une fantaisie gravée de M.C. Escher.
Elle a été prise (en couleurs) au rez-de-chaussée du musée d’Art Contemporain de Chicago, depuis le point central de la volée de l’escalier principal. L’axe de l’objectif était vertical et visait  le lanterneau en toiture.
J’aime l’imbrication ces formes étranges et pourtant géométriques.

C’est cette photo qui m’a donné l’idée d’entreprendre cette série qui comporte aujourd’hui 74 photographies et que j’ai intitulée « Esprit d’escalier », titre dont chacun, peut-être, appréciera le double sens.

1302-ESPRIT D'ESCALIER

ET DEMAIN :

TROIS CAFÉS

Les petits cons

Couleur café n°30

La Coupole, Boulevard du Montparnasse, Paris

Quand je vois ces jeunes crétins en T-shirt siglé qui, l’air ennuyé, traversent la Coupole derrière leurs parents ravis, et même parfois, leurs grands-parents rayonnants,

Quand je vois ces grands dépendeurs d’andouilles jeter un œil blasé sur la salle encore à moitié vide,

Quand je vois ces petits cons entrer ici sans rien savoir de ce que ceux qui les y amènent aujourd’hui y ont un jour connu ou auraient aimé connaitre,

Quand je vois ces godelureaux débraillés s’asseoir dans cette salle sans la moindre idée de ce qu’ont pu être ici les soirées bruyantes et enfumées des après France-Galles, les après-midi oisives où Ferdinand Lop Continuer la lecture de Les petits cons →