Trois cafés (15)

JUSTE EN PASSANT :
Cet article est le 5441ème publié par le Journal des Coutheillas

(…) De temps en temps, il se ménageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement à sa bouche. Ensuite, ça ne manquait jamais, il prenait un coin de sa serviette en papier pour s’en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon œuf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes et j’attendais la suite. Je veux dire la suite du déjeuner et de cette sacrée histoire de particule.

Nos merlans venaient de surgir de la cuisine, portés par un Georges tellement courbé en deux pour mieux entendre ce qui se disait qu’on aurait dit un larbin obséquieux. Et pourtant, Georges, c’est pas son genre. L’arrivée des poissons frits avait interrompu la conversation et j’observais la situation sans rien dire : Dumoulot s’était plongé dans la contemplation de son assiette tout en titillant le pauvre animal de sa fourchette. On aurait bien dit qu’il réfléchissait. De son côté, Trois-cafés, qui lui avait subtilisé son œuf dur, le coupait en deux morceaux qu’il avalait en douce et sans cérémonie. Sous la photo du Puy de Dôme, le crayon toujours en l’air, Madame Françoise restait suspendue aux lèvres à présent muettes des deux débatteurs. Le silence allait devenir gênant quand tout à coup Dumoulot est sorti de sa torpeur.

— Attendez, attendez ! qu’il a dit brusquement en regardant Trois-cafés sous le nez. Vous voulez dire que je suis peut-être un aristocrate ?

— Absolument, et si je dis peut-être, c’est parce que je n’affirme jamais rien dont je ne sois certain.

— Et vous dites aussi qu’un titre de noblesse pourrait m’échouer ?

— Pas t’échouer, t’échoir, Gérard, t’échoir. C’est probable.

— Avec des terres ?

— C’est vraisemblable.

— Et un château ?  Y aura un château ?

— Pourquoi pas ? Cela s’est vu.

— Ah ben, dis donc ! s’extasia Dumoulot qui commençait à pas mal se voir en du Moulot. Ah ben dis-donc. Si je m’attendais ! Quand je pense que… Ah ben, dis-donc ! Et quand est-ce que je… je veux dire quand est-ce que tout ça… Enfin, vous voyez…

— Tu veux savoir quand tu pourras profiter de toutes ces choses ?

— C’est ça ! Quand ?

— Assez vite, assez vite, dit tranquillement Trois-cafés avec l’air de jauger les délais possibles. Bien sûr, il faudra faire une enquête généalogique pour créer, s’il n’existe déjà, un arbre le plus complet possible de tes ancêtres et observer les évolutions de ton nom de famille en remontant dans le temps jusqu’à ce que l’on tombe sur une particule nobiliaire.

— Et ça prendra longtemps ?

—Compte tenu de ta ressemblance frappante avec ce bon Alfred, à mon avis non, pas très longtemps.

— Ah ben tant mieux !

— Ensuite, quand nous aurons trouvé la particule et du même coup la famille dont tu es issu, il faudra examiner les membres vivants de cette famille, leurs liens de parenté, leurs patrimoines respectifs actuels ainsi que leur provenance, telle qu’héritage, mariage, réussite dans les affaires, etc…

— Dites-donc ! Ça fait beaucoup de boulot ça, non ? Et puis ça doit être super-compliqué !

— Mais non, Gérard, ce n’est pas si compliqué. Il suffit d’avoir un peu d’expérience. Tu vois, c’est un peu comme le Contrôle des Poids et Mesures pour notre ami Cottard : avec l’expérience, ça devient facile.

— Mais j’en ai pas, moi, d’expérience ! Je travaille au métro !

— Gérard, voyons ! Il n’est pas question de faire cela toi-même ! Même moi, je ne pourrais jamais m’en sortir tout seul ! Il te faudra faire appel à des spécialistes, toute une équipe, des policiers, des notaires, des historiens, des architectes, des experts en œuvres d’art, des graphologues, des psychologues, des médecins…

— Pourquoi des médecins ?

— Tu sais, Gérard, quand on constitue de telles équipes, il est toujours bon d’avoir un médecin avec soi.

— Mais ça doit couter une fortune, tous ces gens, là, se mit à geindre Dumoulot. J’ai pas les moyens, moi… Je travaille au métro !

Il avait commencé à se ratatiner dès le début de l’énumération des spécialistes. A présent, tête baissée et fourchette en main, il achevait de disperser son merlan aux quatre coins de son assiette. Au bout d’une minute ou deux, il sembla reprendre un peu d’espoir. Il avait dû faire secrètement le compte de ses économies car, du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :

— Bon, faudrait compter combien à peu près ?

— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…

— Deux à trois mille !

— Par mois, précisa Trois-cafés.

— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…

A SUIVRE

ET DEMAIN : NEW YORK’S MY HOME (5)

Y a plus grave  

Y a plus grave !
Quelle affirmation stupide !

Vous avez remarqué ? Quand vous vous plaignez de quelque chose, il y a presque toujours quelqu’un pour vous dire « Y a plus grave », surtout si la chose dont vous venez de vous plaindre ne le concerne pas :

  • J’ai attrapé une contravention sur une place livraison. Je n’étais pas là depuis deux minutes, et paf !, une contravention ! Deux minutes ! Tu te rends compte  ? C’est scandaleux ! 
  • Ouais ! Bon ! Y a plus grave…
  • Mon TGV a eu plus de vingt minutes de retard à l’arrivée à Marseille. Ils se moquent du monde, quand même ! Je vais faire une réclamation ! 
  • Bof ! Y a plus grave, non ? 
  • Z’ont fermé le bureau de poste qu’était au coin de la rue. Maintenant, faut que j’aille jusqu’à la Place Roger Ratinet pour poster mes lettres ! Sont vraiment gonflés, non ?
  • Fais pas ch… ! Y a plus grave quand même !

Moi, j’en ai plus qu’assez de ces « Y a plus grave » que l’on me Continuer la lecture de Y a plus grave   →

Message mensuel de septembre

Il y avait une chanson de Brassens qui disait « Le vingt-deux septembre, à présent je m’en fous ». Nous sommes le 22 septembre, alors…

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres Continuer la lecture de Message mensuel de septembre →

Variations sur un effet caniculaire

J’ouvre une parenthèse : 

(Aujourd’hui, c’est le
4682ème jour
de parution du Journal des Coutheillas)

Rediffusion de Couleur café n°35

La chute du globe

La Coupole,
102 Bd du Montparnasse,
PARIS 14

LES FAITS (véridiques)
Mercredi 24 août 2022, peu après 18 heures, le globe de verre de l’un des lustres qui assurent l’éclairage de la terrasse de La Coupole s’est décroché de sa suspension. Il s’est fracassé au sol à toute proximité d’une cliente en dispersant aux alentours un grand nombre de débris de verre acérés. Cet incident n’a causé aucun blessé. Les débris ont été balayés et l’activité normale a repris. Quelques minutes plus tard, un groupe de huit américaines s’est installé en terrasse pour diner. Tout ce qui précède est parfaitement véridique, mais pour la suite, c’est pas certain.

ROBERT DE MONTESSORI (poète, essayiste)
J’étais seul, l’autre soir, à la terrasse de La Coupole. C’était pendant cette période où il faisait si chaud à Paris que, ce jour-là, lors de ma promenade vespérale, je n’avais eu ni le courage ni la force de parvenir jusqu’à la Closerie des Lilas pour m’y rafraichir d’une coupe de Ruinart selon mon habitude. En effet, vers six heures de l’après-midi et trente-cinq degrés sept de température, alors que je passais devant La Coupole, je fus tenté par la terrasse de cet établissement, qui, à cette heure et en cette saison, se trouvait Continuer la lecture de Variations sur un effet caniculaire →

Trois cafés (14)

— Écoutez, Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… bon !
J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :
— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !

— Peut-être ! que j’ai dit, un peu trop sec. Mais c’est comme ça ! Dumoulot, Dumoulot, Du-mou-lot !, à la fin des fins !

Mais il a continué pareil, comme si j’existais pas :

— Ah ! Vraiment, je le redis, je suis très étonné ! Vois-tu, Gérard, je connais très bien les Sagan du Moulot-Trévise, vieille famille du Nord. Les Moulot-Trévise sont liés par leur arrière-grand-père, Edgar Dumont du Moulot, avec les Moulot de la Gardinière, très ancienne famille d’Aquitaine. Tu me suis, Gérard ?

— Euh… ben, oui, a balbutié Dumoulot, transpirant de plus belle.

— Eh bien, il se trouve qu’en novembre dernier, alors que j’étais invité à chasser le sanglier par les Moulot-Trévise Continuer la lecture de Trois cafés (14) →

Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (2)

Chaque année, à la même saison, l’automne, voilà ce marronnier qui réapparaît, cette question qui revient, question idiote que l’on ne se pose que dans les pages glacées des magazines branchés et les feuillets culture pour tous des journaux convenables.

Mais que faut-il lire en cette rentrée ? Question stupide s’il en fut ! Tout ça dépend de vos besoins, de vos envies, de vos goûts. Ce peut-être tout aussi bien le dernier avatar d’Annie Ernaux que l’annuaire des marées du Guilvinec. Mais peut-être préféreriez-vous la collection complète des éditoriaux de la Gazette des Chirurgiens-Dentistes de Haute-Loire. Ou alors Les Fleurs du Mal entièrement en bandes dessinées ? Va savoir !

Va savoir ? Moi, je sais !

Ce qu’il vous faut, c’est du Coutheillas, beaucoup de Coutheillas ! Il y en a pour tous les goûts, et quand il n’y en a plus, il y en a encore ! Pour s’en convaincre, il suffit de consulter le catalogue.

Là, tout de suite, on n’a pas le temps. Mais on y reviendra, c’est sûr, on y reviendra. En attendant, vous pouvez toujours y jeter un œil. Continuer la lecture de Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (2) →

Trois cafés (13)

Et, en se tournant vers la cuisine, il a clamé joyeusement :
— Eh bien Georges, je ne vais pas te compliquer la commande : pour moi, ce sera la même chose que mes deux amis ! Œuf-mayonnaise, merlan frit et baba au rhum !
De toute façon, y avait rien d’autre ! Je lui avais bien dit, pourtant ! Là, je me suis encore demandé s’il continuait pas à se foutre de notre gueule, par hasard. Mais brusquement, il s’est tourné vers Dumoulot et, l’air intéressé, il lui a demandé :
— Dis-moi, Gérard, Dumoulot, c’est Dumoulot ou du Moulot ?

— Hein ? qu’il a dit Dumoulot.

— Je veux dire : ton patronyme, c’est en un mot ou en deux ?

— Hein ? a redit Dumoulot.

— Ah ! Je m’exprime mal. Je veux dire : est-ce que dans Du-mou-lot, le du est un du particule ou non ?

— Hein ? a répété Dumoulot qui commençait à transpirer.

Quand il est gêné, Dumoulot, quand il comprend pas ce qui se passe, quand il pense qu’on le mène en bateau, quand on lui pose une question qu’il peut pas répondre, quand il sait plus où il en est, il transpire, Dumoulot. Il devient tout rouge et il transpire. Ça commence à lui couler sur le front, ça dégouline le long du nez et ça finit par lui faire des petites gouttes aux pointes de la moustache. Oui, parce qu’en plus, il a une moustache ! C’est parce qu’il est timide ; la transpiration, pas la moustache. Ah si ! Peut-être… la moustache aussi. C’est vrai qu’il est gentil, Dumoulot, mais il est timide. Ou alors, il a pas confiance en lui. Ou les deux. C’est un gros handicap dans la vie, ça, la timidité. Pareil avec la confiance en soi. Tenez, un exemple, prenez Cottard : il est pas timide, Cottard. La preuve, c’est qu’il prend ma table chaque fois qu’il peut. Donc, il est pas timide. S’il était timide, il arriverait pas à faire semblant depuis vingt-cinq ans d’avoir un vrai boulot à la Mairie, à supposer qu’il y en ait, là-bas, des vrais boulots. Non, ça ! Cottard, il est pas timide. Ça l’empêche pas d’être con, mais il est pas timide.

Donc, je voyais Dumoulot qui transpirait tant que ça pouvait parce qu’il Continuer la lecture de Trois cafés (13) →