Mon cinéma

J’aime le cinéma. Autour de moi, chacun sait que j’aime le cinéma. Ces dernières années, j’ai même eu l’impudence d’écrire des critiques.

Le cinéma… Au début, le plus souvent, j’y allais avec mon ami René-Jean, accompagné par l’une ou l’autre de nos mères. Et nous voyions Quo Vadis ? au Normandie sur les Champs-Élysées. , La Guerre des Mondes au Paramount Opéra, Gunga Din à L’Escurial des Gobelins. Il y avait des Esquimaux Gervais, des Actualités, de la publicité Jean Mineur, un documentaire et même parfois une attraction. Après l’entracte, venait enfin le film. Pendant le générique, d’excitation, nous sautions sur nos sièges, nous donnions des coups de pieds dans les dossiers devant nous, nous lisions tous haut les noms des premiers rôles, nous imitions la musique du générique, nous étions énervés, joyeux, heureux. Plus tard, lorsque nous sortions sur le boulevard, le crépuscule était déjà là, et nous, sur le trottoir, un peu abrutis par le film, la musique de fin encore dans les oreilles, nous nous racontions les scènes du films et des morceaux de dialogue tandis que nos mères, l’une ou l’autre, imaginaient les moyens de rentrer chacun chez soi. Nous aimions les Westerns, c’était le début de leur belle époque, les films de guerre, ils étaient nombreux en ces temps de paix retrouvée, les films comiques de Bob Hope et ses blondes explosives et les films musicaux de Danny Kaye avec sa gentillesse et sa folie.

Et puis un jour, mes parents ont déménagé du Boulevard de Port Royal à l’avenue du Général Leclerc et de ce fait, j’ai abandonné l’Escurial pour un autre cinéma, le Mistral. Et puis, presque en même temps que ce changement d’herbage, est venu le bienheureux temps où j’eus le droit d’aller seul au cinéma. Cette autorisation se limitait au Mistral qui se situait de l’autre côté de l’avenue. Une fois donné l’accord sur le titre du film et faite la promesse de traverser dans les clous avec la plus grande prudence, muni de la monnaie nécessaire à l’achat d’une place de balcon et d’un esquimau Gervais, je partais pour cette aventure que j’ai vécue depuis un si grand nombre de fois : se rendre au cinéma seul et voir un film seul. Combien de films ai-je vus au Mistral, combien d’heures y ai-je passées, combien de fois y suis-je resté pour voir le film une deuxième fois ? Je suis persuadé que c’est le fait d’aller seul au cinéma qui m’a permis de porter un jugement personnel, parfois original, sur les films que je voyais. Adolescent, sortez d’un film que vous venez de voir avec un copain, et c’est tout de suite soit les blagues grossières soit l’enthousiasme sans nuance. Voyez le seul et, rentrant chez vous les mains dans les poches, vous réfléchirez sur le trottoir à ce que vous venez de voir, sans être influencé, sans avoir à rendre de compte, sans chercher à faire le malin ou à éviter le ridicule de ne pas penser comme tout le monde.

Le temps a passé. Bientôt, je n’ai plus eu besoin d’autorisation pour le choix des films, j’ai commencé à fréquenter régulièrement les cinémas des Champs Élysées, le Napoléon, le Marbeuf, le Balzac, le Mac Mahon à cause des VO, ceux du Quartier Latin aussi, les deux Champollions, Le Sorbonne, le Saint-Michel, à cause des classiques. Je me souviens que, certains dimanches, je pouvais voir trois films dans la journée, avec une mention spéciale pour celui où j’ai vu d’affilée Ben Hur, Autant en emporte le vent et revu Tant qu’il y aura des hommes.  Ah ! Jeunesse !

Et puis le temps a continué à passer. C’est ce qu’il fait, le temps, il passe. À la télévision, il y a eu le Cinéma de Minuit, le Ciné-club et puis, et puis… la Dernière Séance… J’accumulais les films, je les voyais deux fois, trois fois. Et puis, il y a eu les semaines et les mois où je vivais seul, loin, à l’étranger. Et partout, partout, il y avait le cinéma…Et puis, le DVD est arrivé et j’achetais. J’achetais de manière compulsive, j’achetais neuf, j’achetais d’occasion, à l’unité, par lots…

Tout cela serait passionnant, n’est-ce pas, s’il y avait une chute à ce récit. Mais non, il n’y en a pas ; pas encore. Son seul but, je m’en aperçois au moment de l’achever, était d’annoncer cette liste des films qui, selon moi, ont formé mon goût pour le cinéma. Pour un film, le fait de figurer dans  cette liste ne constitue pas nécessairement un jugement de valeur de ma part. Le film peut être bon, moyen ou médiocre, peu importe ; je l’ai vu à un certain moment de ma vie, dans les conditions que je viens de décrire et il m’a marqué.

Alors, cette liste, la voilà, non exhaustive mais pas loin, presque dans l’ordre chronologique dans lequel j’ai vu ces films.

Parcourez-là à votre tour, elle pourrait vous rappeler des souvenirs, à moins qu’elle ne vous donne des idées de films à voir de préférence à « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?« 

Quand les tambours s’arrêteront (De Hugo Fregonese -1951)

Visage pâle ( Avec Bob Hope – 1948)

Knocked on wood (Avec Danny Kaye -1954)

Hans Christian Andersen et la danseuse (Avec Danny Kaye – 1952)

Quo Vadis (Avec Peter Ustinov en Néron – 1951)

Les briseurs de barrage (De Michael Anderson – 1954)

La guerre des mondes (avec Gene Barry – 1953)

Scaramouche (De Georges Sidney avec Stewart Granger – 1952 )

Comment épouser un millionnaire  (Avec Marilyn Monroe, Lauren Bacall, Betty Grable – 1953)

Gunga Din (De George Stevens avec Cary Grant -1939)

Les trois lanciers du Bengale (De Henry Hattaway avec Gary Cooper – 1935)

Chantons sous la pluie ( De Stanley Donen avec Gene Kelly, Donald O’Connor, Debbie Reynolds – 1952)j

High Society (Remake de Philadelphia story, avec Grace Kelly et Bing Crosby – 1956)

La garçonnière (de Billy Wilder, avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine – 1960)

Le pont (de Bernard Wicki – 1959)

Drôle de Drame (de Marcel Carné avec Louis Jouvet et Michel Simon – 1937)

Samson et Dalila (avec Victor Mature – 1949)

L’impossible Monsier Bébé (de Howard Hawks avec Cary Grant et Katharine Hepburn – 1938)

Philadelphia story (avec Katharine Hepburn, Cary Grant, James Stewart – 1940)

Stagecoach (de John Ford avec John Wayne – 1939)

Le Convoi des braves (de John Ford avec Ben Johnson et Ward Bond – 1950)

Fenêtre sur cour (d’Alfred Hitchcock avec James Stewart et Grace Kelly – 1955)

La Règle du Jeu (de Jean Renoir, 1939)

All about Eve ( de Joseph Mankiewicz avec Bette Davis – 1950)

West side story  ( de Robert Wise – 1961)

Jules Cesar (De Joseph Mankiewicz avec Marlon Brando et James Mason – 1953)

Casablanca (De Michael Curtiz avec Humphrey Bogart and Ingrid Bergman – 1942)

Lawrence d’Arabie (de David Lean avec Peter O’Toole – 1962)

La vie est belle (de Franck Capra avec James Stewart – 1946)

Autopsie d’un meurtre (d’Otto Preminger avec James Stewart – 1959)

Et puis Asphalt jungle, et puis Band wagon, et aussi Un américain à Paris, The Body snatchers, Planète interdite, Rebels without a cause, Soudain l’été dernier,  Tant qu’il y aura des hommes, 7 ans de réflexion, La Prisonnière du désert, Rio Bravo, La Règle du jeu, Les Tricheurs, Les 400 coups, À Bout de souffle, L’Auberge de la Jamaïque, L’Année dernière à Marienbad, Frankie and Johnny, The Graduate, Le Souffle au cœur, Milou en mai, Les Valseuses, Buffet froid, Cesar et Rosalie, et puis tous ceux que j’oublie maintenant et qui me reviendront demain : dis-donc, tu as oublié Tout sur ma mère et Manhattan aussi ! Et Marius et L’Argent de poche et La Nuit américaine et Beaucoup bruit pour rien et Quatre mariages et un enterrement…

Tant d’heures passées dans le noir, en lieu sûr, chaud, humide à vivre des aventures extraordinaires, des passions violentes, des moments exaltants, des fous rires, des sourires… le cinéma.

Je vous laisse de la place ci-dessous pour continuer ou même constituer votre liste.

Amusez-vous bien ! 

ET DEMAIN :
Les portraits de Proust : le timide

Inexorable tropisme

M. Glucksmann a été désigné triomphalement par les deux tiers de 120.000 votants comme candidat des socialistes et assimilés aux prochaines élections présidentielles. C’est un beau résultat pour un stagiaire, pour reprendre le grade que lui avait accordé Ségolène Royal, l’Euménide¹ qui tire plus vite que son nombril. Toutes mes félicitations !

Il n’est pas antipathique, le stagiaire, d’autant plus, on m’en a assuré, que pendant la campagne des primaires, il a été ferme sur la question de l’alliance éventuelle avec LFI : il semble que ce serait NON. Bon, moi je veux bien mais d’une part, je crois me souvenir que R.G. avait en son temps apporté son soutien à la NUPES qui incluait, ça j’en suis certain, La France Insoumise. D’autre part, et en cela il n’est pas différent des autres hommes de gauche, il est toujours pour l’abrogation de la mini-réforme de 2023 et pour le retour à une retraite à 62 ans, quand toute l’Europe l’a fixée à 65 ans au plus tôt. Cette position est impardonnable, intenable et disqualifiante.
Enfin, peut-on encore se demander quelle sera sa position lors des prochaines législatives quand, faute d’alliance avec LFI, le PS risquera de perdre les quelques sièges qui lui restent ?
Les Sociaux-Démocrates, les Sociaux-Non-Démocrates et les Socio-pathes ne se résoudront jamais, même en cas d’urgence républicaine, à faciliter ou même permettre l’élection d’un centriste ou d’un modéré.

En cela, ils ressemblent aux Républicains. Dans les moments décisifs, ces gens-là s’allient toujours avec leurs extrêmes respectives et symétriques, l’extrême-gauche pour les uns, l’extrême-droite pour les autres. Non qu’ils partagent nécessairement leurs idées, mais leur détestation du centre est trop forte.

Et quand  on entend les déclarations de soutien à R.G. de Faure et Royal, signataires de la charte de fair-play qui régissait la primaire, on peut être certain que les ponts avec LFI sont loins d’être soient rompus.

Ils nous préparent de bien beaux jours.

Mais ça valait quand même le coup, cette primaire ! Ne serait-ce que pour voir la tête d’Olivier Faure !  (Je n’ai pas de photo de Ségolène Royal dans ma collection. Dommage…)

Note 1
Euménides : pseudonyme des Erinyes, connues dans le monde romain sous le nom de Furies et appelées par dérision (à moins que ce ne soit par crainte)
 les Bienveillantes. 

 

ET DEMAIN…
MON CINÉMA

Trois cafés (20)

(…) D’ailleurs, lorsque je lui ai dit que je vous avais rencontrée, je dois dire que cela lui a fichu un petit coup d’émotion dont je ne le croyais pas capable, lui d’ordinaire si sévère, si rigide ! C’est à se demander si… Non, non ! Ne répondez pas ! Je ne veux rien savoir ! Cela ne me regarde en aucune manière…
— Ah ? Vous croyez que…
Là, ça m’ennuie un peu, mais je vais devoir ouvrir une nouvelle parenthèse, parce que je sais des choses que vous savez pas et que, si je garde ça pour moi, vous risquez de pas tout comprendre. Alors voilà :

D’abord « Madame Françoise ». Vous vous demandez sûrement pourquoi je l’appelle tout le temps Madame Françoise. C’est simple, c’est parce que tout le quartier l’appelle comme ça. Alors maintenant, pourquoi tout le quartier l’appelle comme ça ? Ça, c’est un truc qui remonte à loin et qu’a duré pas mal de temps aussi. En fait, dans son gentil petit kiosque, Madame Françoise faisait pas que leur vendre des journaux, aux étudiants de la Fac de Droit. Comme elle aimait pas mal la jeunesse, et surtout les étudiants, les étudiants le lui rendaient bien. Faut dire qu’à ses débuts, elle était pas vilaine, Madame Françoise, et même plutôt pas mal d’après ce qu’on m’a dit.  Parmi les étudiants, ça s’était vite répandu : ça été d’abord « la fille du kiosque, elle couche ! » et puis : « Françoise, elle est super ! » et enfin avec les années : « Madame Françoise, elle veut bien ! » Le kiosque de Madame Françoise, c’était comme un guichet pour le septième ciel. Les étudiants, et parfois mêmes certains professeurs, venaient lui acheter Le Monde et lui demandaient un rendez-vous. Quand elle était d’accord, et c’était souvent, elle les emmenait dans un petit hôtel pas loin, ou alors, mais c’était exceptionnel et seulement juste avant la fermeture, ça pouvait se passer dans le kiosque, sur les invendus. Si l’hôtel faisait des prix aux étudiants mais pas aux professeurs, Madame Françoise, elle, ne faisait pas de différence : c’était gratuit pour tout le monde. Elle faisait ça pour le plaisir. Et puis, Madame Françoise a vieilli et pour elle, ça a été comme pour les journaux, y a eu de moins en moins de clients, et puis plus du tout. À la Fac de Droit, la tradition des visites au kiosque s’est perdue et dans le quartier, petit à petit, l’histoire de Madame Françoise a été oubliée. Mais le nom lui est resté.

Tout ça, c’est Madame Françoise qui me l’avait raconté, elle-même, à moi tout seul, un soir qu’on avait fait la fermeture de chez Georges — ce jour-là, ni Dumoulot ni ce con de Cottard ne s’étaient montrés — et qu’on avait fini la soirée sur le banc qu’est devant le kiosque abandonné en buvant deux – trois bouteilles de Boulaouane que j’avais négociées à Idriss, le petit Marocain qu’est toujours ouvert.

Mais dans son kiosque, elle faisait pas que vendre des journaux et donner de la joie aux membres de l’Université, Madame Françoise, et ça, c’est pas elle qui me l’a dit, non !  Je l’ai su par Toussaint. Toussaint ? Le petit-neveu à Madame Françoise ! Celui qu’est responsable de l’abri à vélo de la Marie ! Je vous l’ai dit ça ; non ? Bon, c‘est pas grave, on s’en fout ! Toujours est-il que Toussaint m’a dit que Madame Francoise, Le Monde, Paris-Match, les cartes postales, les barres de Mars et les chewing-gums Hollywood, c’étaient pas ses seuls sources de revenus. Elle donnait aussi un peu beaucoup dans la cigarette de contrebande. Au début en tout cas, parce qu’après les fausses cigarettes du Cow-Boy, elle s’est bientôt mise au hasch, aux amphétamines et au LSD qu’elle vendait aux gentils petits étudiants pour les aider à réviser leurs examens. Elle allait passer à l’étage au-dessus, cocaïne, héroïne et autre produits bio, mais les flics des stups ont fait une descente au kiosque et ils ont tout fermé. Madame Françoise a fait deux-trois mois de préventive et puis elle a été libérée. Non-lieu, vice de forme, je sais pas. En tout cas, elle a été complètement blanchie. Mais les flics la surveillaient, alors elle a jamais pu rouvrir le kiosque. C’est pour ça. Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.

 A SUIVRE

ET DEMAIN :
Début de saison dans le bas de l’Aisne

La Négresse Blonde

L’autre jour, un ami que j’aime
Qui sans doute se reconnaîtra
Pour peu qu’il voit ce poème,
La Négresse Blonde me donna.

 Bien sûr, j’avais lu Fourest!
Sacré Georges! Un vrai rigolo,
Qui fit rire de Strasbourg à Brest
Et parfois même à Saint-Malo.

Mais le retrouver maintenant
Après autant d’années passées
Dans un petit livre élégant
Surtout quand il n’est pas coupé

 Fait plaisir, et je ne peux pas
Vous priver d’un échantillon
De Phèdre montrant ses appâts
A Hippolyte, ce vrai couillon.

 » Dans un fauteuil en bois de cèdre
(à moins qu’il ne soit d’acajou),
en chemise, madame Phèdre Continuer la lecture de La Négresse Blonde →

Vu du pont

Couleur Café n°30

Café Beaurepaire, 1 rue de la Bûcherie, 13 mai 2019

Ça fait déjà presque un mois que la nef de Notre-Dame a brûlé et je ne suis toujours pas allé voir le désastre. La peur du choc peut-être. Mais en tant que vieux parisien et voisin, il va bien falloir que je lui rende visite. Je lui dois bien ça. J’y vais.

Pour éviter la trompeuse vue de face des tours, apparemment intactes, j’opère un large mouvement tournant par la place de l’Hôtel de Ville, puis par le pont Louis Philippe et le pont Saint-Louis. Je passe rapidement le long des grilles du square Jean XXIII dont les arbres ne permettent pas de voir la catastrophe dans toute son ampleur. Le pont de l’Archevêché offre une vue bien dégagée sur le flanc cathédrale. La première impression, c’est qu’elle est toujours là, et dans un premier temps, la disparition de la flèche se remarque à peine. Mais tout de suite après, c’est l’absence de toiture qui vous saisit, et puis les échafaudages tordus et calcinés, et puis les pierres noircies, et puis les flèches des grues. On a beau l’avoir vue à la télévision, Notre-Dame, à tous les instants de l’incendie, sous toutes les coutures, brûlant des flammes de l’enfer, fumant sous les lances des pompiers, refroidissant sous le regard des drones, la voir ainsi, en vrai, grandeur nature, sans couverture, ça en fiche un coup, on a l’impression de la voir frissonner sous le vent mauvais de ce fichu mois de mai.

Le pont de l’Archevêché n’a jamais porté autant de monde. En colère — mais contre qui, grands dieux ? — Continuer la lecture de Vu du pont →

Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (3)

Ce qu’il faut lire ? Mais je vais vous le dire, moi… quoique ce ne soit pas toujours facile quand il faut faire une sélection, car on ne peut pas tout lire, pas vrai ? Que lire, donc ? Du Coutheillas, bien sûr, oui, mais lequel ? 

— le Coutheillas de « Bonjour, Philippines!« , l’explorateur de civilisations aussi lointaines qu’antiques, le fin observateur de coutumes étranges, ancestrales et barbares, l’envoyé spécial sur le terrain des révoltes de clocher et des révolutions de palais ? 

— le Coutheillas d’ »Histoire de Noël« , le passeur de contes fantastiques ou terrifiants, ou les deux à la fois, le chroniqueur des campagnes glauques et des tours jumelles, l’arpenteur des chemins creux qui ne vont nulle part et des tunnels routiers qui vont vers la liberté, le conteur des cantous enfumés et des palais byzantins, l’exorciste de permanence, le témoin de la fin du monde ? 

— le Coutheillas boulevardier, celui de « La Mitro » avec ses trépidantes histoires de cocus, ses portes qui claquent et ses situations explosives, ses trafics de sucre en poudre, ses flics dépassés et ses jours pas faits comme les autres ? 

— le Coutheillas journaliste enquêteur des « Disparus de la Rue de Rennes« , le whistle blower des scandales municipaux, le Savonarole des Continuer la lecture de Mais que faut-il lire en cette rentrée ? (3) →

Les portraits de Proust : le verbeux hypocrite

(…)

— Ah! est-ce que vous connaissez quelqu’un à Balbec? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller passer deux mois avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme.

Legrandin pris au dépourvu par cette question à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détourner, mais les attachant de seconde en seconde avec plus d’intensité — et tout en souriant tristement — sur les yeux de son interlocuteur, avec un air d’amitié et de franchise et de ne pas craindre de le regarder en face, il sembla lui avoir traversé la figure comme si elle fût devenue transparente, et voir en ce moment bien au delà derrière elle un nuage vivement coloré qui lui créait un alibi mental et qui lui permettrait d’établir qu’au moment où on lui avait demandé s’il connaissait quelqu’un à Balbec, il pensait à autre chose et n’avait pas entendu la question. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur : «A quoi pensez-vous donc?» Mais mon père curieux, irrité et cruel, reprit :

— Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connaissez si bien Balbec ?

Dans un dernier effort désespéré, le regard souriant de Legrandin atteignit son maximum de tendresse, de vague, de sincérité et de distraction, mais, pensant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit : Continuer la lecture de Les portraits de Proust : le verbeux hypocrite →

Trois cafés (19)

(…) A première vue, Cottard m’apparait comme un être plutôt étroit, mesquin et probablement malveillant. Quand à Dumoulot, qu’il ait ou non une particule, cela ne change rien pour moi : je le vois plutôt comme un gentil imbécile. Mais vous, Ratinet, vous, vous êtes différent. Je sens confusément qu’il y a quelqu’un derrière cet aspect un peu bourru, quelqu’un d’intéressant, quelqu’un de valeur, quelqu’un que j’aimerais connaître mieux. Voilà pourquoi, d’instinct, je vous ai vouvoyé. Allez, Ratinet, parlez-moi de vous ! Dites-moi qui vous êtes vraiment.

Si je m’attendais à un truc pareil ! Quelqu’un qui vous demande qui vous êtes , comme ça, d’un coup, sans prévenir, ça vous est déjà arrivé, à vous ? À moi, jamais. C’était la première fois. Quand vous comprenez que ce que le gars vous demande, c’est pas votre nom et votre adresse, ni si vous seriez pas par hasard le cousin à son beau-frère, ça vous fout un coup. Vous savez plus quoi dire. Moi, en tout cas je savais pas quoi dire. C’est vrai qu’il avait du jugement, le bonhomme. Il les avait drôlement bien cadrés, les Pieds Nickelés. Mais ce qui me perturbait le plus, c’était qu’avec le peu que je lui avais dit hier, il avait bien senti que j’étais pas comme eux, que j’étais différent… en mieux… au-dessus du lot, quoi !

Trois-cafés me regardait intensément, les sourcils levés, Continuer la lecture de Trois cafés (19) →