Trois cafés (24)

(…) Puis, se tournant vers Dumoulot :
— Allez, Gérard, la machine est lancée ! Vous êtes content, j’espère ?
Et sans attendre la réponse, il est sorti, sans voir qu’il avait l’air plutôt gêné, le du Moulot potentiel. Mais moi je savais bien pourquoi : c’est qu’il avait pas un Kopeck sur lui.

Ne pas avoir d’argent sur soi, c’est une question de principe chez Dumoulot. C’est même plus que ça, c’est une religion. C’est pas qu’il soit radin, non… Ce serait plutôt qu’il aime pas dépenser. Jamais un sou dans la poche, pas de carte de crédit, déjà, ça lui évite la tentation de payer son coup quand ça serait son tour. Ensuite, c’est vrai qu’il règle son ardoise à Georges tous les mois, mais il mange et il boit chez Georges, il lit le journal de Georges, il regarde la télé de Georges et quand il est pas chez Georges, il est dans le métro ou chez lui. Dans le métro, il voyage gratis, bien sûr, et chez lui c’est pareil, je veux dire qu’il paie pas de loyer. Comment ça se fait ? Je sais pas ; une combine quelconque, j’imagine. Bon, c’est pas le sujet. On s’en fiche ! Toujours est-il que comme ça, il dépense pas grand-chose, Dumoulot. Ça lui permet d’économiser pour entrer de temps en temps dans une affaire super-prometteuse avec son beau-frère pour cent ou deux cents balles et de les perdre automatiquement dans le mois qui suit.

Donc, ce matin-là comme les autres matins, Dumoulot n’avait pas d’argent sur lui. Probable qu’il en avait pas beaucoup non plus à la maison, parce que le métro, hein, comme employeur… enfin, bon, c’est pas le sujet. Donc Dumoulot est pauvre et comme tous les pauvres, il est timide, et comme tous les timides, il ose pas dire qu’il est pauvre. Alors, il avait pas dit à Trois-cafés qu’il pouvait pas payer la cotisation.

 Mais moi, je l’aime bien Dumoulot. Je voulais pas qu’il se ridiculise devant Trois-cafés ni surtout qu’il perde une chance de devenir châtelain. Et puis je me disais aussi que si je l’aidais un peu maintenant et que si jamais il devenait riche, gentil comme il est, il serait surement reconnaissant. Et puis, quarante-cinq euros, c’était pas la ruine non plus, pas vrai ?

Je me suis approché et je lui ai demandé à l’oreille, parce que fallait pas que les autres entendent, des fois que ça leur donne des idées :

— T’as combien sur toi ?

— Euh, ben tu sais bien… Rien…

— Ouais, bon, écoute, je te les prête les quarante-cinq balles. Tu me les rendras quand tu seras vicomte. D’accord ?

Aux anges, qu’il est passé, Dumoulot ! Et ému en plus !

— Ah, mon Ratounet, qu’il m’a dit, tu es vraiment un ami ! Bien sûr que je te les rendrai, tes euros, et plus encore ! Dès que tout ça sera réglé, tu verras ça, tu verras ça…

Je lui ai pas dit que j’espérais bien voir ça, et dans pas trop longtemps si possible. Je lui ai pas dit non plus que j’aimais pas beaucoup qu’il m’appelle son Ratounet. C’était pas le moment, j’ai trouvé. Je lui ai simplement refilé les billets en même temps qu’une grande claque dans le dos en lui disant :

— Mais oui, mon vieux, mais oui, on verra ça plus tard. C’est pas important. Maintenant, va remplir ta feuille d’identité. Trois-cafés va pas tarder à revenir.

Quarante-cinq euros pour gagner la reconnaissance éternelle d’un futur propriétaire terrien, c’était pas trop cher payer, non ? Et encore, c’était que de l’argent prêté, pas de l’argent donné. Et si jamais ça marchait pas, si le foutu Comité des Tarticules et des Pitres Nobiliaires trouvait rien, je pourrais toujours réclamer le remboursement à l’employé du métro. Ça mettrait peut-être le temps, mais j’y arriverai surement. Mais bon ! Y avait pas de raison, ça allait marcher… Sûr que ça allait marcher ! Trois-cafés l’avait dit.

Trois-cafés a fini par rentrer de la terrasse. Il a ramassé le fric et la feuille d’identité des Dumoulot et il s’est dirigé vers la porte en déclamant :

Adieu, chers compagnons, ou plutôt À demain !
Je me rends de ce pas porter ce parchemin
Jusques en les bureaux de la Chancellerie
Exercer mes pouvoirs et ma sorcellerie
Pour établir les droits du sire du Moulot.
Que Dieu vous protège et vous maintienne au chaud !

Décidément, il en faisait quand même beaucoup, Trois-cafés.

Il a porté sa main vers le becquet de la porte, mais il s’est ravisé et, comme un automate, l’index tendu devant lui, il a pivoté lentement sur les talons jusqu’à pointer la table de Cottard, lequel était toujours passionnément plongé dans les petites annonces immobilières.

A SUIVRE

Pure réaction

Il y a quelques années, j’avais publié ici dans un article et dans son commentaire quelques aphorismes de Nicolás Gómez Dávila (1913-1994). Dàvila, écrivain colombien, était un réactionnaire assumé. Mais il critiquait aussi bien les conservateurs que les progressistes.
Pour moi, Dàvila est un heureux mélange de Philippe Murray et de Caton (pas l’ancien, hein !, pas celui qui voulait détruire Carthage, l’autre, Caton d’Utique bien sûr , le  copain versatile de César et de Pompée !)
Chacune de ces sentences mérite qu’on s’y attarde quelques instants. Après, on pourra juger si l’on est d’accord ou non. Mais d’abord : réfléchir. 

Le pur réactionnaire n’est pas un nostalgique qui rêve de passés abolis, mais le traqueur des ombres sacrées sur les collines éternelles.

Les nations actuelles ne sont pas des peuples, mais des sécessions victorieuses de la plèbe.

L’émigration est le dernier recours du réactionnaire.
Le dernier recours du révolutionnaire est la terreur.

Tolérer ne doit pas consister à oublier que ce qu’on tolère ne mérite que de la tolérance.

L’intégration croissante de l’humanité ne fait que lui faciliter le partage des mêmes vices.

Se rebeller contre l’inévitable et se résigner à l’évidence : c’est ce qui Continuer la lecture de Pure réaction →

Trois cafés (23)

(…) Et tout ce que je reçois de votre part en guise de remerciements, ce sont des plaintes paranoïaques et des jérémiades indignes d’un du Moulot ! J’en viens à me demander si je ne me suis pas trompé sur votre compte et si finalement vous n’êtes pas qu’un simple Dumoulot ! Tout cela pour une petite condition de rien du tout que vous n’avez même pas demandé à connaître ! Ah, vous me décevez, Gérard, vous me décevez énormément !

À voir les gouttes de sueur qui commençaient à perler au front de Dumoulot, j’ai réalisé qu’il n’avait pas compris grand-chose à la tirade de Trois-cafés. Il allait falloir que j’intervienne à nouveau, parce que je l’aime bien, moi, Dumoulot. C’est vrai que c’est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir, mais il est pas méchant pour deux sous. C’est pas comme l’autre, là, ce con de Cottard. Alors je l’aime bien, moi, Dumoulot et je suis intervenu.

— Écoutez, Stanislav. Je crois qu’on va pas s’en sortir. Vous voyez bien qu’il comprend rien à ce que vous dites. Faut dire — le prenez pas mal — que vous y mettez pas du vôtre, non plus. Vous vous écoutez des fois ? « une faute grave contre l’honneur de la Chancellerie… se rendre aux arguments… des plaintes paranoïaques… des jérémiades indignes… des moyens qui vous donnaient barre sur le Chancelier… » et puis quoi encore ?   Même moi, des fois, j’ai du mal. Alors Dumoulot, vous pensez ! Vous savez pas à qui vous causez, mon vieux ! Dumoulot, il est gentil, il est franc comme l’or, c’est un livre ouvert, mais y a rien d’écrit dessus. Y a que des dessins, un peu comme une bande dessinée pour moins de sept ans. Alors voilà ce que je vous propose : vous m’expliquez à moi et je lui explique à lui. Ça sera beaucoup moins pénible comme ça. Alors ? C’est quoi cette condition ?

Là, j’ai bien vu que je l’avais impressionné, Trois-cafés. Tout aristo et bien habillé et cultivé et tout qu’il était, Continuer la lecture de Trois cafés (23) →

Message mensuel d’octobre

Compte tenu de son succès, je n’ai aucune raison de modifier mon message mensuel du mois dernier, au contraire. Je vais donc vous le resservir intégralement ce mois-ci. Voici : 

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres nouvelles revisitent aussi bien l’assassinat de Jules César que les jeux Continuer la lecture de Message mensuel d’octobre →

Le texte, Coco, le texte ! 

Sur YouTube, on ne trouve pas que des Labradors qui parlent, des arbres qui tombent, et des avions qui se posent de travers. On peut y trouver aussi du théâtre, et du bon. Je ne parle pas de ces médiocres captations de mauvaises pièces de boulevard périphérique, mais de théâtre classique (Molière, Marivaux, Musset, Hugo…) interprété par les meilleurs comédiens que la France peut compter, ceux de la Comédie Française¹. 

Depuis 2020, une quarantaine de pièces de théâtre ont ainsi été réalisées par la Comédie Française et diffusées sur YouTube.
Les spectacles que l’on peut y trouver ne sont pas des représentations traditionnelles telles qu’on peut les voir dans les salles de la Comédie. Ce sont en fait des versions améliorées de ce que l’on appelle une « lecture à la table ». Dans le monde du théâtre, m’a-t-on dit une lecture à la table, c’est la première étape dans la création d’un spectacle. C’est une répétition dans laquelle les comédiens, réunis autour d’une table et munis du texte de l’œuvre qu’ils commencent à répéter, lisent leur rôle. Il n’y a pas de décor, pas de costumes, pas de scénographie. Le texte est filé d’un bout à l’autre, en présence de tous les comédiens et du metteur en scène. Le travail est orienté sur la familiarisation des comédiens avec le texte et la recherche du sens. 

Ce que présente la Comédie Française et qui a pour titre générique « Théâtre à la table » se rapproche Continuer la lecture de Le texte, Coco, le texte !  →

Trois cafés (22)

(…) Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :
— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…-
— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.
Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander ce qu’elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.

Si vous me demandiez ce que faisait Cottard pendant tout ce temps, je vous dirais bien qu’il faisait comme si il était pas là. En fait, il était là, mais il le regrettait parce qu’il voulait surtout pas parler à Trois-cafés because le déjeuner avec Hidalgo. Du coup, il s’était planqué derrière un journal qu’il avait ramassé sur le comptoir et il faisait semblant de consulter les annonces immobilières. De son côté, Trois-cafés était allé rejoindre Dumoulot à sa table, celle qu’est juste à côté de la mienne.

— Ah ! Gérard ! Mon ami ! J’ai beaucoup de choses à te dire. Tout d’abord, Continuer la lecture de Trois cafés (22) →

Les désillusions perdues

par Lorenzo dell’Acqua

Comme son ami l’écrivain NRCB, le photographe Lorenzo dell’Acqua était fort déçu. Depuis la parution du Roman des Regards, personne ne lui avait demandé d’autographe dans la rue. Pire encore, personne ne le reconnaissait dans les musées, ni les surveillants, alors qu’il s’y rendait un jour sur trois, ni les visiteurs dont certains avaient dû lire son livre.

Au début, cette frustration lui parut déplacée tant il était conscient de sa chance inouïe : il avait réussi à publier ses photos et, cerise sur le gâteau, avec un écrivain prestigieux. Et puis, petit à petit, cette frustration prit de l’ampleur. Ce n’était pas la fin des séances de signatures avec des lecteurs enchantés ni celle des interviews à la radio qui l’affectaient car il savait bien que cela ne pourrait pas durer éternellement. Mais alors, pourquoi cet état dépressif ?

Il n’envisagea pas une seconde de chercher une Continuer la lecture de Les désillusions perdues →