L’hippopotame

Il fait nuit. Dire qu’il fait frais serait exagéré, mais il fait bon, comme par un beau soir d’été quelque part en France. Quand j’ouvre la portière de la Peugeot, une odeur de poussière chaude me saisit tout entier. Nous allons quitter Ngambé un peu avant l’aube parce que c’est la bonne heure pour rouler. C’est la bonne heure pour rouler, mais il faudra faire attention. Dans la faible lumière jaune d’un réverbère, le pick-up entreprend un demi-tour devant le Grand Hôtel de Paris. Au carrefour de la République, il tourne à droite, vers Makuta, laissant les dernières lumières derrière lui. André, mon chauffeur, prend un peu de vitesse. Nous sommes encore dans les faubourgs et souvent, des hommes et des femmes, à pied ou juchés par deux ou par trois sur des mobylettes hésitantes apparaissent brusquement dans la courte lueur des phares.  On ne voit que le bas de leur corps, leur taille, leurs jambes qui s’agitent, le bas de leur boubou ou leur short de footballeur. Leurs épaules, leurs visages restent dans l’obscurité, le cône des projecteurs ne monte pas jusque-là. Des camions arrêtés pour la nuit là où bon leur a semblé surgissent de temps en temps. Des enfants, des chèvres, des chiens traversent précipitamment la route devant le pick-up. André actionne continuellement l’avertisseur qui tremblote. J’ai passé mon bras à la portière et les doigts de main droite sont crispés sur la gouttière qui borde le toit de la cabine. Ma main gauche est plaquée sur la planche de bord et mes épaules appuient le plus fortement possible sur le dossier de la banquette. Tout mon corps est tendu dans l’attente du choc qui ne saurait manquer de survenir. Relâché, une seule main sur le volant, André me dit dans un large sourire : « Aie pas peur, Patron. C’est Dieu qui conduit ! »

En quelques minutes, le jour s’est levé et la piste s’est dégagée. « Maintenant, on va pouvoir rouler un peu », annonce André qui accélère pour se mettre à voler au-dessus de la tôle ondulée. Les cahots disparaissent, le vent de la course fait semblant de rafraîchir la cabine et mon corps se détend. Je rentre mon bras à l’intérieur et je me rencogne contre la portière. André conduit avec assurance. Il chantonne un air que je ne connais pas. Je me dis que c’est peut-être une prière pour que Dieu continue à conduire. Je somnole un peu.

Un village approche. Aux premières cases, au milieu de la chaussée, il y a un gros bidon peint en rouge et blanc et, faisant face au bidon, de chaque côté de la route, un petit abri en canisses qui fait de l’ombre à une chaise longue dans laquelle un homme est assis. André ralentit et arrête le pick-up juste devant une planche hérissée de clous qui nous barre la route. A droite, l’homme de la chaise longue se lève sans précipitation, fait lentement le tour de la voiture par l’arrière et se présente à la portière d’André.

— Qu’est-ce que vous transportez, là, sur le plateau ? demande-t-il, soupçonneux.

— Un hippo, répond André, très sérieusement.

— Tu te moques, hein ? J’ai bien vu qu’il y avait pas d’hippo, dit le bonhomme.

— Si, si, je t’assure, insiste André. T’as mal regardé. Il y a un hippo. On l’a mis sous la bâche pour pas qu’il ait froid.

— Ah ! Tu es un petit malin, toi !

Et ils éclatent de rire tous les deux. Un rire joyeux, interminable. C’est la plaisanterie de la journée. André lui glisse un billet en disant :

— On peut y aller maintenant ? Parce qu’un hippo, ça n’aime pas attendre.

Cette fois-ci, c’est un rugissement qui éclate. L’homme est plié en deux de rire. Il fait le tour de la Peugeot par l’avant pour rejoindre le côté de la route, frappant du plat de la main le capot du moteur, essuyant ses larmes.

— Tu es fou, toi, tu sais ! hoquète-t-il en s’effondrant dans sa chaise longue. Puis il saisit le bout d’une corde qui trainait par terre qu’il tire d’un geste sec. La planche à clous glisse sur le sol et s’efface, nous libérant la route. Tandis qu’André démarre, je me retourne et je vois le bonhomme qui, sans se lever de son transat, remet la planche en place en tirant sur la corde en sens inverse d’un autre coup sec.

Je demande :

— Qu’est-ce que c’était que ça ?

— Le péage pour traverser le village, dit André. Tu sais, Patron, on a eu de la chance, parce que souvent, c’est des militaires qui barrent la route. Alors là, c’est plus cher.

 

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Bonjour, Philippines !

 

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Temps mort

Parfois, au moment où je vais m’endormir, il m’arrive de diriger mes rêves. C’est un instant rare et apaisant. À vrai dire, quand cela se produit, il ne s’agit pas véritablement de rêves mais plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre la pensée consciente qui s’efface et le délire onirique à venir. C’est une pensée vagabonde, une pensée libérée des certitudes relatives au futur immédiat et non encore soumise à l’imprévisibilité du rêve. Quand je dis que je peux diriger cette pensée vagabonde, ce n’est pas tout à fait exact, mais je peux tenter de l’orienter et c’est déjà beaucoup. Ce sont des instants rares et je les fais naître à chaque fois que je peux.

Quand les circonstances sont favorables, c’est vers un train que je fais tendre mes pensées vagabondes. C’est un train de nuit. Sa destination est inconnue. Ou plutôt, elle n’est pas précisée. Elle est sans importance. L’important, c’est Continuer la lecture de Temps mort

Cinq bonnes raisons de ne plus être amis

Je vais reproduire ci-dessous le texte d’un récent commentaire de Lorenzo, que sa position en bas d’un article sur la Caverne du Pont-Neuf ne mettait pas particulièrement en lumière. Le voici en intégralité : « Après les discussions passionnantes sur les qualités esthétiques respectives des cavernes et des échafaudages, serait-il possible d’élever le débat et de soumettre aux lecteurs avachis par la canicule un autre sujet de réflexion qui me tarabuste tous les matins vers cinq heures ?L’amitié peut-elle durer toute la vie ?
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ne reflète pas Continuer la lecture de Cinq bonnes raisons de ne plus être amis

Pauvre Noël

Pauvre Noël Couvresac ! La nuit est tombée depuis des heures. Il pleut depuis des jours et la rivière en crue lui barre le chemin. Pour pouvoir rejoindre La Prétentaine, la seule solution à présent, c’est de traverser le cimetière. Et Noël a peur des démons de la nuit. Pauvre Noël !

          (…) Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et Continuer la lecture de Pauvre Noël