Les portraits de Proust : la bêtise

(…) M. de Cambremer ne ressemblait guère à la vieille marquise. Il était, comme elle le disait avec tendresse, «tout à fait du côté de son papa». Pour qui n’avait entendu que parler de lui, ou même de lettres de lui, vives et convenablement tournées, son physique étonnait. Sans doute devait-on s’y habituer. Mais son nez avait choisi, pour venir se placer de travers au-dessus de sa bouche, peut-être la seule ligne oblique, entre tant d’autres, qu’on n’eût eu l’idée de tracer sur ce visage, et qui signifiait une bêtise vulgaire, aggravée encore par le voisinage d’un teint normand à la rougeur de pommes. Il est possible que les yeux de M. de Cambremer gardassent dans leurs paupières un peu de ce ciel du Cotentin, si doux par les beaux jours ensoleillés, où le promeneur s’amuse à voir, arrêtées au bord de la route, et à compter par centaines les ombres des peupliers, mais ces paupières lourdes, chassieuses et mal rabattues, eussent empêché l’intelligence elle-même de passer. Aussi, décontenancé par la minceur de ce regard bleu, se reportait-on au grand nez de travers. Par une transposition de sens, M. de Cambremer vous regardait avec son nez. Ce nez de M. de Cambremer n’était pas laid, plutôt un peu trop beau, trop fort, trop fier de son importance. Busqué, astiqué, luisant, flambant neuf, il était tout disposé à compenser l’insuffisance spirituelle du regard; malheureusement, si les yeux sont quelquefois l’organe où se révèle l’intelligence, le nez (quelle que soit d’ailleurs l’intime solidarité et la répercussion insoupçonnée des traits les uns sur les autres), le nez est généralement l’organe où s’étale le plus aisément la bêtise.

À la Recherche du temps perdu
Sodome et Gomorrhe
Marcel Proust

Trois cafés (16)

 (…) du ton de quelqu’un qui vient de se décider à un grand sacrifice pour une bonne cause, il dit :
— Bon, faudrait compter combien à peu près ?
— Je ne sais pas moi ! répondit Trois-cafés en haussant les épaules. Quelque chose comme deux à trois mille euros…
— Deux à trois mille !
— Par mois, précisa Trois-cafés.
— Alors, c’est foutu ! Je travaille au métro…

 Atterrés ! Nous étions tous atterrés. La construction puis l’effondrement de son château en Espagne avait bien de quoi consterner Dumoulot, mais aussi tous ceux qui en avait suivi le chantier, Georges, Madame Françoise et moi. Georges, qui en avait été jusqu’à envisager de sacrifier gracieusement une bouteille de mousseux pour arroser l’ascension sociale de l’un de ses meilleurs clients, remettait à regret sur son étagère la bouteille poussiéreuse qu’il avait gagnée six ans auparavant à la Foire d’Arpajon et tirant sur des pipes en plâtre. Dans son coin, Madame Françoise écrasait une larme en affutant son crayon à Sudoku au-delà du raisonnable avec une lime à ongle pour se donner une contenance. Ce con de Cottard n’était pas là, mais s’il l’avait été, il aurait surement dit une Continuer la lecture de Trois cafés (16) →

Pluraliste, France Inter ? 

Pluraliste, France Inter ?

Ouais… comme Le Monde, ou à peu près.
Moi, je ne connais pas Monsieur Sapin, je n’ai jamais rien lu de lui et dans toute ma vie, je n’ai pas dû avoir entre les mains plus de trois numéros de Valeurs Actuelles, cet hebdomadaire créé il y a soixante ans. Il paraît que M.Sapin devait tenir une chronique de deux minutes chaque dimanche soir sur France Inter. Vous vous rendez compte ? Deux minutes ! Le mal qu’il aurait pu faire en deux minutes ! Et le dimanche soir en plus ! À l’heure où tout le monde regarde le film sur TF1 ! Est-ce que vous réalisez  tout à fait qu’avec ses deux minutes, chaque dimanche soir, il aurait pu détruire cette belle entente humaniste, cet amical entre-soi, cette unanimité sarcastique, cette solide certitude de représenter le bien public et le bon goût sociétal, enfin tout ce qui règne entre les journalistes, les chroniqueurs et les animateurs de France Inter, tout ce qui les Continuer la lecture de Pluraliste, France Inter ?  →

Trois cafés (15)

JUSTE EN PASSANT :
Cet article est le 5441ème publié par le Journal des Coutheillas

(…) De temps en temps, il se ménageait une pause dans son discours, choisissait avec circonspection une rondelle pour la porter lentement à sa bouche. Ensuite, ça ne manquait jamais, il prenait un coin de sa serviette en papier pour s’en essuyer le coin de la bouche avec distinction. Et moi, moi qui avais fini mon œuf depuis longtemps, je prenais mentalement des notes et j’attendais la suite. Je veux dire la suite du déjeuner et de cette sacrée histoire de particule.

Nos merlans venaient de surgir de la cuisine, portés par un Georges tellement courbé en deux pour mieux entendre ce qui se disait qu’on aurait dit un larbin obséquieux. Et pourtant, Georges, c’est pas son genre. L’arrivée des poissons frits avait interrompu la conversation et j’observais la situation sans rien dire : Dumoulot s’était plongé dans la contemplation de son assiette tout en titillant le pauvre animal de sa fourchette. On aurait bien dit qu’il réfléchissait. De son côté, Continuer la lecture de Trois cafés (15) →

Y a plus grave  

Y a plus grave !
Quelle affirmation stupide !

Vous avez remarqué ? Quand vous vous plaignez de quelque chose, il y a presque toujours quelqu’un pour vous dire « Y a plus grave », surtout si la chose dont vous venez de vous plaindre ne le concerne pas :

  • J’ai attrapé une contravention sur une place livraison. Je n’étais pas là depuis deux minutes, et paf !, une contravention ! Deux minutes ! Tu te rends compte  ? C’est scandaleux ! 
  • Ouais ! Bon ! Y a plus grave…
  • Mon TGV a eu plus de vingt minutes de retard à l’arrivée à Marseille. Ils se moquent du monde, quand même ! Je vais faire une réclamation ! 
  • Bof ! Y a plus grave, non ? 
  • Z’ont fermé le bureau de poste qu’était au coin de la rue. Maintenant, faut que j’aille jusqu’à la Place Roger Ratinet pour poster mes lettres ! Sont vraiment gonflés, non ?
  • Fais pas ch… ! Y a plus grave quand même !

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Message mensuel de septembre

Il y avait une chanson de Brassens qui disait « Le vingt-deux septembre, à présent je m’en fous ». Nous sommes le 22 septembre, alors…

J’écris des mots. Ça fait maintenant dix-sept ans que j’écris des mots, régulièrement, tout le temps, partout, le matin dans les cafés, l’après-midi dans les jardins, le soir chez moi… J’écris des petites chroniques d’humeur, des critiques de cinéma, de théâtre et de littérature ; j’écris des histoires courtes, quelques pages, des nouvelles, un peu plus longues, et même des romans, trois courts et deux de bonne longueur. J’ai même deux longs inachevés dans mes tiroirs. Depuis treize ans, je fais paraître tous ces écrits sous forme de feuilleton dans ce blog, Le Journal des Coutheillas.  Ensuite, ils paraissent en livre broché et en format Kindle chez Amazon. Pour y accéder, tapez seulement « Philippe Coutheillas » dans la case « recherche » d’Amazon.fr

Blind dinner
Un « Blind dinner », c’est un dîner un peu particulier dans lequel les invités ne se connaissent pas. Dans les beaux quartiers, c’est très à la mode. Renée, la maitresse de maison, trouve cela très chic et parfois follement drôle.  Mais ce soir là, quand on a commencé à parler d’un mystérieux virus venant de Chine, le diner a vite tourné au vinaigre.

LA MITRO et autres drôles d’histoires
C’est un recueil de nouvelles qui porte le titre de la première d’entre elles. Assez inspirée par Marcel Pagnol, il faut la lire avec l’accent. Les autres Continuer la lecture de Message mensuel de septembre →

Variations sur un effet caniculaire

J’ouvre une parenthèse : 

(Aujourd’hui, c’est le
4682ème jour
de parution du Journal des Coutheillas)

Rediffusion de Couleur café n°35

La chute du globe

La Coupole,
102 Bd du Montparnasse,
PARIS 14

LES FAITS (véridiques)
Mercredi 24 août 2022, peu après 18 heures, le globe de verre de l’un des lustres qui assurent l’éclairage de la terrasse de La Coupole s’est décroché de sa suspension. Il s’est fracassé au sol à toute proximité d’une cliente en dispersant aux alentours un grand nombre de débris de verre acérés. Cet incident n’a causé aucun blessé. Les débris ont été balayés et l’activité normale a repris. Quelques minutes plus tard, un groupe de huit américaines s’est installé en terrasse pour diner. Tout ce qui précède est parfaitement véridique, mais pour la suite, c’est pas certain.

ROBERT DE MONTESSORI (poète, essayiste)
J’étais seul, l’autre soir, à la terrasse de La Coupole. C’était pendant cette période où il faisait si chaud à Paris que, ce jour-là, lors de ma promenade vespérale, je n’avais eu ni le courage ni la force de parvenir jusqu’à la Closerie des Lilas pour m’y rafraichir d’une coupe de Ruinart selon mon habitude. En effet, vers six heures de l’après-midi et trente-cinq degrés sept de température, alors que je passais devant La Coupole, je fus tenté par la terrasse de cet établissement, qui, à cette heure et en cette saison, se trouvait Continuer la lecture de Variations sur un effet caniculaire →

Trois cafés (14)

— Écoutez, Monsieur. Ça commence à énerver tout le monde, cette histoire. C’est Dumoulot comme il a dit. En un seul mot. Sans particule. Sans marque de noblesse. Sans rien. Dumoulot ! Ça vous va ? Vous êtes content ? Parce que… bon !
J’ai bien vu qu’il avait compris, mais il a répondu directement à Dumoulot :
— Sans particule… Vous êtes sûr ? Ah ! Cela m’étonne !

— Peut-être ! que j’ai dit, un peu trop sec. Mais c’est comme ça ! Dumoulot, Dumoulot, Du-mou-lot !, à la fin des fins !

Mais il a continué pareil, comme si j’existais pas :

— Ah ! Vraiment, je le redis, je suis très étonné ! Vois-tu, Gérard, je connais très bien les Sagan du Moulot-Trévise, vieille famille du Nord. Les Moulot-Trévise sont liés par leur arrière-grand-père, Edgar Dumont du Moulot, avec les Moulot de la Gardinière, très ancienne famille d’Aquitaine. Tu me suis, Gérard ?

— Euh… ben, oui, a balbutié Dumoulot, transpirant de plus belle.

— Eh bien, il se trouve qu’en novembre dernier, alors que j’étais invité à chasser le sanglier par les Moulot-Trévise Continuer la lecture de Trois cafés (14) →