Le texte, Coco, le texte ! 

Sur YouTube, on ne trouve pas que des Labradors qui parlent, des arbres qui tombent, et des avions qui se posent de travers. On peut y trouver aussi du théâtre, et du bon. Je ne parle pas de ces médiocres captations de mauvaises pièces de boulevard périphérique, mais de théâtre classique (Molière, Marivaux, Musset, Hugo…) interprété par les meilleurs comédiens que la France peut compter, ceux de la Comédie Française¹. 

Depuis 2020, une quarantaine de pièces de théâtre ont ainsi été réalisées par la Comédie Française et diffusées sur YouTube.
Les spectacles que l’on peut y trouver ne sont pas des représentations traditionnelles telles qu’on peut les voir dans les salles de la Comédie. Ce sont en fait des versions améliorées de ce que l’on appelle une « lecture à la table ». Dans le monde du théâtre, m’a-t-on dit une lecture à la table, c’est la première étape dans la création d’un spectacle. C’est une répétition dans laquelle les comédiens, réunis autour d’une table et munis du texte de l’œuvre qu’ils commencent à répéter, lisent leur rôle. Il n’y a pas de décor, pas de costumes, pas de scénographie. Le texte est filé d’un bout à l’autre, en présence de tous les comédiens et du metteur en scène. Le travail est orienté sur la familiarisation des comédiens avec le texte et la recherche du sens. 

Ce que présente la Comédie Française et qui a pour titre générique « Théâtre à la table » se rapproche des « lectures à la table » traditionnelles dans la mesure où les comédiens sont réunis autour d’une table, disposent du texte écrit et sont en costume de ville ; mais cela en diffère dans la mesure où la « lecture » a été répétée cinq fois, où les comédiens « jouent » et où ils sont libres de se déplacer autour de la table.

« Monsieur de Pourceaugnac » est le premier spectacle que j’ai vu de cette série. De cette pièce, je ne connaissais que le titre. À ma décharge, vous admettrez qu’elle n’est pas la plus connue de Molière². Et pourtant, elle est fort plaisante, comme aurait dit Louis XIV. Et c’est tant mieux, car c’est avec elle que j’ai découvert et le principe du « Théâtre à la table » et ses avantages, son avantage pour être plus précis, son formidable avantage pour être plus descriptif.

Cet avantage, ce n’est pas (que) le confort de votre salon ou de votre chambre d’où vous verrez la pièce, ce n’est pas l’absence de toux compulsives de spectateurs catarrheux et probablement contagieux, ce n’est même pas le coût du billet d’entrée ; cet avantage, c’est le texte. Peut-être pour la première fois de ma vie, j’étais entièrement concentré sur le texte, je saisissais chaque mot, peut-être même chaque intention. Bien sûr, cela était dû à la qualité des comédiens, de leur diction, de la prise de son. Bien sûr, cela était dû aussi aux gros plans presque constants du réalisateur.  Mais j’attribue cette réussite ( de mon point de vue ) au fait que  je n’avais rien d’autre que la voix et l’expression du visage du comédien et rien d’autre que le texte sur lesquels porter mon attention. Je n’étais pas distrait par un détail du costume, un défaut du décor, un nuage de poussière dans le sillage d’une robe, une toux persistante dans la salle, un rire à contre-temps, une douleur croissante dans mon genou droit… Je n’avais que le texte, Coco, le texte ! 

Je réalisai qu’en réalité je n’avais jamais réellement écouté Agnès déchiffrer les devoirs de l’épouse, ni Arnolphe lui déclarer sa passion. Pas davantage je n’avais entendu l’épouse d’Orgon enjôler Tartuffe pour mieux le piéger. Jusque là, je n’avais pas saisi le drame d’Arnolphe, je n’avais pas compris l’habileté d’Elmire.

En quelques jours, avec Théâtre à la table, j’ai vu sur YouTube Monsieur de Pourceaugnac, Tartuffe, l’Ecole des femmes, Georges Dandin, les Femmes savantes, Les Caprices de Marianne, On ne badine pas avec l’amour et il m’en reste à voir. Si Georges Dandin et On ne badine pas m’ont laissé sur ma faim, le reste était éblouissant. 

Allez-y de ma part. En plus, c’est gratuit. 

Note 1 :
Une amie à qui j’avais accordé l’énorme privilège de lire cet article avant publication a émis une réserve sur mon affirmation selon laquelle : « les meilleurs comédiens que la France peut compter (sont) ceux de la Comédie Française ». Bien que je peine à le reconnaitre, mon amie a raison et, comme parfois, j’ai été trop péremptoire. Je reconnais que Bernard Blier, François Perier, Pierre Brasseur, Raimu et quelques autres n’ont jamais été « de la Comédie Française » et furent pourtant d’extraordinaires acteurs. Outre leur qualités propres de comédiens, ils avaient ceci de commun avec les Comédiens-Français : une diction parfaite. Mais ils sont aujourd’hui des acteurs morts et on peut chercher avec une lanterne qui, parmi les comédiens non français d’aujourd’hui, réunit ces deux exigences : être bon comédien et avoir une bonne diction, je veux dire une diction compréhensible quel que soit le rôle, le sentiment exprimé et la volonté de naturalisme du metteur en scène…

Je sais que vous allez vouloir me prouver que j’ai tort en me citant Depardieu, et j’admettrai que vous avez partiellement raison : Depardieu, bonne diction mais qualité d’acteur sinusoïdale (pour ceux qui ont fait Lettres : avec des hauts et des bas). 

Note 2 :
Le thème de cette pièce pourrait ne pas plaire à tout le monde. On est même surpris qu’elle puisse être reprise aujourd’hui où la pensée ne peut qu’être conforme. En effet, toute l’intrigue consiste à se moquer, rouler dans la farine et chasser de Paris un gentilhomme de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac. Mais bon, quand on fait un succès actuel des « Femmes savantes », dont les meilleures tirades ne sont pas piquées des hannetons, on peut tout se permettre, pas vrai ?  

Sachez que vous pouvez désactiver les horripilants sous-titres automatiques et phonétiques en agissant sur “paramètres” sur l’écran YouTube. Pour 2 heures de spectacle, ça vaut largement le coup.

ET DEMAIN …
LE MESSAGE MENSUEL

Trois cafés (22)

(…) Et, dans une dernière moue languissante, Madame Françoise a cédé :
— C’est bien pour vous faire plaisir, Stan…-
— Ah, merci, merci, merci ! Je vais téléphoner à Robert pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il sera aux anges ! Ah, que je suis content ! Je vais me mettre à la préparation de notre petite expédition dès demain et je vous en reparle très vite ! À présent, vous voudrez bien m’excuser, mais il faut que je voie notre ami Gérard.
Sur un petit nuage, Madame Françoise est partie s’asseoir à sa table sous la télévision où elle restée une bonne demi-heure les yeux dans le vague. Je l’imaginais en train de se demander ce qu’elle allait bien pouvoir mettre pour assister au mariage du siècle.

Si vous me demandiez ce que faisait Cottard pendant tout ce temps, je vous dirais bien qu’il faisait comme si il était pas là. En fait, il était là, mais il le regrettait parce qu’il voulait surtout pas parler à Trois-cafés because le déjeuner avec Hidalgo. Du coup, il s’était planqué derrière un journal qu’il avait ramassé sur le comptoir et il faisait semblant de consulter les annonces immobilières. De son côté, Trois-cafés était allé rejoindre Dumoulot à sa table, celle qu’est juste à côté de la mienne.

— Ah ! Gérard ! Mon ami ! J’ai beaucoup de choses à te dire. Tout d’abord, Continuer la lecture de Trois cafés (22) →

Les désillusions perdues

par Lorenzo dell’Acqua

Comme son ami l’écrivain NRCB, le photographe Lorenzo dell’Acqua était fort déçu. Depuis la parution du Roman des Regards, personne ne lui avait demandé d’autographe dans la rue. Pire encore, personne ne le reconnaissait dans les musées, ni les surveillants, alors qu’il s’y rendait un jour sur trois, ni les visiteurs dont certains avaient dû lire son livre.

Au début, cette frustration lui parut déplacée tant il était conscient de sa chance inouïe : il avait réussi à publier ses photos et, cerise sur le gâteau, avec un écrivain prestigieux. Et puis, petit à petit, cette frustration prit de l’ampleur. Ce n’était pas la fin des séances de signatures avec des lecteurs enchantés ni celle des interviews à la radio qui l’affectaient car il savait bien que cela ne pourrait pas durer éternellement. Mais alors, pourquoi cet état dépressif ?

Il n’envisagea pas une seconde de chercher une Continuer la lecture de Les désillusions perdues →

Trois cafés (21)

Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.

 Bon ! Alors ! On en était au moment où Madame Françoise s’était persuadée qu’elle avait connu en gros et en détail le jeune futur Grand Chancelier, Robert Bompar de Colmont.

— Je ne crois rien du tout, chère amie, lui a répondu gentiment Trois-cafés.  Et surtout, je ne veux rien savoir.

Madame Françoise a insisté :

— Mais Robert vous a dit qu’on avait… ?

— Il ne m’a rien dit de semblable. Mais ce qu’il m’a dit, c’est qu’il aimerait beaucoup vous revoir pour parler du passé. Et comme, justement, il marie sa fille dans deux mois d’ici, très exactement les 16, 17 et 18, il m’a chargé de vous inviter. Ça se passera au château familial, en Haute Provence ; quatre cents invités triés sur le volet, deux orchestres, trois traiteurs, une vedette du music-hall dont le nom est gardé secret pour le moment… Ce sera une réception extraordinaire, les Colmont sont réputés pour cela ! Et puis, le mariage de la fille du Grand Chancelier, c’est un évènement ! Vous seriez logée au château, comme Continuer la lecture de Trois cafés (21) →

Les portraits de Proust : le timide

« (…) les mêmes défauts s’étaient au contraire exagérés chez Saniette, au fur et à mesure qu’il cherchait à s’en corriger. Sentant qu’il ennuyait souvent, qu’on ne l’écoutait pas, au lieu de ralentir alors, comme l’eût fait Cottard, de forcer l’attention par l’air d’autorité, non seulement il tâchait, par un ton badin, de se faire pardonner le tour trop sérieux de sa conversation, mais pressait son débit, déblayait, usait d’abréviations pour paraître moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait seulement, en les rendant inintelligibles, à sembler interminable. Son assurance n’était pas comme celle de Cottard qui glaçait ses malades, lesquels aux gens qui vantaient son aménité dans le monde répondaient: «Ce n’est plus le même homme quand il vous reçoit dans son cabinet, vous dans la lumière, lui à contre-jour et les yeux perçants.» Elle n’imposait pas, on sentait qu’elle cachait trop de timidité, qu’un Continuer la lecture de Les portraits de Proust : le timide →

Mon cinéma

J’aime le cinéma. Autour de moi, chacun sait que j’aime le cinéma. Ces dernières années, j’ai même eu l’impudence d’écrire des critiques.

Le cinéma… Au début, le plus souvent, j’y allais avec mon ami René-Jean, accompagné par l’une ou l’autre de nos mères. Et nous voyions Quo Vadis ? au Normandie sur les Champs-Élysées. , La Guerre des Mondes au Paramount Opéra, Gunga Din à L’Escurial des Gobelins. Il y avait des Esquimaux Gervais, des Actualités, de la publicité Jean Mineur, un documentaire et même parfois une attraction. Après l’entracte, venait enfin le film. Pendant le générique, d’excitation, nous sautions sur nos sièges, nous donnions des coups de pieds dans les dossiers devant nous, nous lisions tous haut les noms des premiers rôles, nous imitions la musique du générique, nous étions énervés, joyeux, heureux. Plus tard, lorsque nous sortions sur le boulevard, le crépuscule était déjà là, et nous, sur le trottoir, un peu abrutis par le film, la musique de fin encore dans les oreilles, nous nous racontions les scènes du films et des morceaux de dialogue tandis que nos mères, l’une ou l’autre, imaginaient les moyens de rentrer chacun chez soi. Nous aimions les Westerns, c’était le début de leur belle époque, les films de guerre, ils étaient nombreux en ces temps de paix retrouvée, les films comiques de Bob Hope et ses blondes explosives et les films musicaux de Danny Kaye avec sa gentillesse et sa folie.

Et puis un jour, Continuer la lecture de Mon cinéma →

Inexorable tropisme

M. Glucksmann a été désigné triomphalement par les deux tiers de 120.000 votants comme candidat des socialistes et assimilés aux prochaines élections présidentielles. C’est un beau résultat pour un stagiaire, pour reprendre le grade que lui avait accordé Ségolène Royal, l’Euménide¹ qui tire plus vite que son nombril. Toutes mes félicitations !

Il n’est pas antipathique, le stagiaire, d’autant plus, on m’en a assuré, que pendant la campagne des primaires, il a été ferme sur la question de l’alliance éventuelle avec LFI : il semble que ce serait NON. Bon, moi je veux bien mais d’une part, je crois me souvenir que R.G. avait en son temps apporté son soutien à la NUPES qui incluait, ça j’en suis certain, La France Insoumise. D’autre part, et en cela il n’est pas différent des autres hommes de gauche, il est toujours pour l’abrogation de la mini-réforme de 2023 et pour le retour à une retraite à 62 ans, quand toute l’Europe l’a fixée à 65 ans au plus tôt. Cette position est impardonnable, intenable et disqualifiante.
Enfin, peut-on encore se demander quelle sera sa position lors des prochaines législatives quand, faute d’alliance avec LFI, le PS risquera Continuer la lecture de Inexorable tropisme →