La Chanson pour Lorenzo (1/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

 J’ai aimé la musique qui a été pour moi une forme de poésie et d’évasion. Pourtant, je ne connais même pas les notes ! Mon père, excellent musicien et violoniste, n’a pas jugé utile de nous faire apprendre le solfège ni à jouer d’un instrument. Probablement par égoïsme car il ne fallait surtout pas faire le moindre bruit dans l’appartement afin que ses analysés pensent qu’il n’y avait pas d’autre présence que la leur. J’étais donc condamné à n’être qu’un musicien passif … Cela ne m’a pas empêché d’avoir bien des émotions ! Et je suis même parvenu à déceler la différence entre deux interprétations de la sonate K 87 de Scarlatti : il y a celle, brillante, de Clara Haskil et celle, bouleversante, d’Ivo Pogorelich qui ne raconte pas du tout la même histoire. Virtuosité contre poésie ? Pourtant, il s’agit de la même partition ! Qu’avait donc voulu exprimer son compositeur ?

J’ai adoré la musique classique mais aussi le jazz qui est la vraie musique moderne et la chanson qui est la vraie poésie contemporaine. Alchimie incroyable qui parvient en trois minutes à nous émouvoir, à nous faire rêver et nous emmener ailleurs. Une mélodie, un texte, une voix et le miracle se produit. J’ai été sensible aux chansons qui étaient de vrais poèmes ainsi qu’à d’autres qui se confondaient dans mon souvenir avec le moment où je les avais entendues pour la première fois. Il y a au moins une chanson de chaque chanteur contemporain qui m’a ému et que je considère comme un authentique poème. C’est aussi grâce à la chanson que j’ai découvert les poèmes d’Aragon : Ô mon jardin d’eau fraîche et d’ombre, et le très beau : Toi qui frémis au nom de Vancouver d’André Thiry par Julos Beaucarne, interprète aussi inspiré des poèmes de René-Guy Cadou.

            Le jazz ressemble à la photo : le même thème est joué avec une interprétation ou plutôt une poésie différente. C’était aussi le sujet de mon exposition sur le Phare de La Flotte si changeant selon les saisons, l’heure, la marée, le temps … La version de My Funny Valentine que je préfère est celle de Gerry Mulligan et Chet Baker au Carnegie Hall. Quand le saxo vient si doucement, si harmonieusement prendre la place de la trompette qui s’efface si lentement, si respectueusement, c’est bouleversant et la première fois que je l’ai entendue alors que je ne connaissais pas les interprètes, un sanglot m’a envahi au moment même où le public commençait à applaudir avec une infinie pudeur.

Bien qu’ayant été premier en composition d’anglais à la stupeur du Professeur qui n’osait jamais m’interroger à cause de mon incapacité à prononcer correctement la moindre phrase, je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :

Sand and foam de Donovan. C’est au siècle dernier dans la tiédeur du soir sur le pont verni d’un luxueux paquebot quittant Mexico pour Sidney. Les gens sont chics, les femmes sont belles, fument lentement de longues cigarettes et boivent à peine des cocktails rares. La rive s’éloigne peu à peu et l’on n’aperçoit plus que des halos sur le rivage sombre. En route vers Sidney ! C’est un voyage qui enthousiasme tristement le narrateur : quitte-t-il sa fiancée ou va-t-il la rejoindre là-bas ? On perçoit pourtant une sereine langueur attisée par le paysage d’écume et de sable qui dérive derrière lui.

Emmenez-moi d’Aznavour. Là, pas de problème, j’en comprends les paroles magnifiques. Cette chanson est associée à des images et des pensées toutes personnelles. Nous traversons le Tage mêlés aux cargos qui vont et viennent, il fait beau et chaud, le ciel est bleu sans nuages, c’est le mois d’août. L’imminence du départ et de l’aventure, l’illusion de s’embarquer vers ces pays inconnus comme dans la chanson nous enivrent. Mais c’est impossible : nos enfants sont là et s’amusent autour de nous. Nous allons seulement découvrir Lisbonne et Alfama, les tramways et le fado. Je revois dans le film d’Anne le regard de Francis perdu sur l’horizon, au moment Aznavour chante : quand les marins regagnent leur bord …

Il neige sur Liège de Jacques Brel : ce n’est pas qu’une chanson frémissante comme un poème, c’est aussi un tableau de Breughel dont on perçoit les teintes et les brumes. Cette chanson est l’évocation aimée d’une ville qui s’endort sous la neige.

Scarborough fair de Simon et Garfunkel : La voiture décapotable glisse sur le manteau du grand pont, ses cheveux volent, il rit tout seul. C’est l’insouciance et la joie de celui qui se sait au début de la plus belle des aventures : la sienne. 

(A SUIVRE)

Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux !

Rabelais ! …
À l’école, dans les années 50, je pense qu’on l’étudiait en classe de Troisième. Est-ce qu’on l’étudie encore aujourd’hui ? J’en doute . En tout cas on n’entend plus beaucoup parler de lui. Pour que ça change, il faudrait au moins que Disney en fasse un dessin animé, mais ce n’est pas demain la veille. Personnellement, ça ne me gêne pas beaucoup, parce que Gargantua, Pantagruel et compagnie, ça ne m’a jamais vraiment passionné.
Mais aujourd’hui, quand je lis ce qui va suivre, je m’aperçois que je suis passé complètement à côté.

 » Buveurs très illustres et vous vérolés très précieux, car à vous sont dédiés mes écrits,  Alcibiade, louant son précepteur Socrate, sans controverse prince des philosophes, entre autres paroles le dit être semblable aux Silènes.
Silènes  étaient
jadis petites boîtes, telles que nous voyons à présent  dans les boutiques des apothicaires, peintes au dessus de figures  joyeuses et frivoles, comme des harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants,  cerfs limoniers et autres telles peintures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire, mais au dedans, l’on conservait les fines drogues comme baumes, ambre gris, amome, musc, civette,  pierreries et autres choses précieuses.
Tel disait être Socrate, parce que le voyant au dehors et l’estimant par l’extérieure apparence, vous n’en eussiez donné un copeau d’oignon, tant laid il était de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fou, simple en moeurs, rustique en vêtement, pauvre de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la République, toujours riant, toujours buvant à qui mieux mieux avec un chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir ; mais ouvrant cette boîte, vous eussiez au dedans trouvé une céleste et inappréciable drogue, entendement plus qu’humain, vertu merveilleuse, courage invincible, sobriété non pareille, contentement certain, assurance parfaite, déprisement incroyable de tout ce pourquoi les hommes tant veillent, courent, travaillent, naviguent et bataillent.  »
Rabelais- Gargantua

Si vous voulez entendre ce texte de Rabelais lu par un magnifique comédien, Nicolas Vaude, cliquez sur le lien ci-dessous. Et après le texte de Rabelais, vous pourrez assister à un procès mémorable, celui de Socrate !

Ah ! les belles boutiques (54)

Rue Gay-Lussac, il n’y a plus de Point du Jour

Quand je me suis installé dans ce quartier en 1993, il était déjà là. Il était probablement là avant et, au cours de mon enfance du Boulevard de Port-Royal puis de mes années d’étudiant pre-soixante-huitard, j’avais dû passer devant des dizaines de fois sans le remarquer, y compris un soir de mai 68 dans le brouillard des lacrymogènes. Et hier, de lui, il ne restait Continuer la lecture de Ah ! les belles boutiques (54)

Carnet d’écriture (18) – Le puits d’Ernest

« (…) Ensuite, avec tout ce verbiage, on ne voit pas très bien où vous voulez en venir. Un peu de concision aurait fait gagner du temps à tout le monde sans rien enlever à la transmission au lecteur de ce plaisir anticipé du chasseur. « Il s’écoute parler » est une locution utilisée pour définir un certain type de discours. « Il se regarde écrire » pourrait être son pendant pour l’écriture, et nous avons bien l’impression que c’est ce que vous faites.»
Patience ! Vous allez comprendre. 

Le puits d’Ernest

Il y a bien longtemps que j’ai abandonné la chasse. Cela s’est produit au moment où j’ai pris un chien, Ena. Les coups de feu lui faisaient peur. Pour un Labrador, c’est gênant. Pour son propriétaire, c’est ridicule. Alors, j’ai abandonné la chasse et ses préparatifs. 

Mais bientôt, le besoin d’écriture est venu, l’écriture a suivi et les habitudes se sont empilées : départ le matin, mini iPad en poche vers le café du moment. (En ce moment : Le Comptoir du Panthéon, Le Petit Suisse ou Le Luco.) Commande passée, toujours la même, déploiement de quelques activités procrastinatoires : nettoyage de l’iPhone des nouvelles de la nuit, consultation de l’agenda, de la météo, consultation des ventes, déploiement de l’iPad, recherche et relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce qui a été écrit hier, relecture de ce… Pour moi, cette relecture répétée s’apparente, en moins fatigant, aux tentatives de démarrages d’une tondeuse à gazon à moteur thermique : il faut bien tirer quatre ou cinq fois sur la corde avant que la machine ne consente à démarrer. Pour l’écriture, c’est pareil.
Quand la serveuse arrive Continuer la lecture de Carnet d’écriture (18) – Le puits d’Ernest

Remerciements 

Go West ! vient de sortir chez Amazon. Ce huitième livre est à la fois un récit d’aventures, une histoire d’amours et un roman d’apprentissage. Malgré la part de fiction qu’il contient, c’est sans aucun doute le plus personnel et le plus intime mes écrits. C’est aussi le plus chaud. 

Cette première édition de Go West ! ne comporte pas de page réservée aux remerciements traditionnels : « à mon épouse, sans qui etc…» ou bien « à Jeff Bezos, créateur d’Amazon, qui a évité à Gallimard d’avoir à me publier » ou encore « à Charles Dickens pour ses précieux conseils ». C’est un oubli de ma part et je vais le réparer dès à présent. Donc, merci…

  • à Patrick B., AKA Paddy, pour avoir accepté de figurer sur la couverture et m’en avoir procuré la photographie 
  • à J.L.B., alias JP, pour en avoir été le probable photographe
  • à Hervé M. perdu de vue depuis soixante  ans, pour m’avoir entraîné dans cette aventure
  • à Bill B. pour sa sérénité, sa générosité et son hospitalité sans défaut. 
  • aux Flying Tiger Lines pour m’avoir transporté aux Amériques et retour sain et sauf malgré un déplorable indice de sureté
  • à Cal, Tom, Ron, Julius et les autres, ces automobilistes et ces routiers qui, pour quelques heures ou quelques jours, m’ont offert hospitalité, sandwiches, cokes et plus si affinités 
  • à Carol, Tavia, Joy, Mansi et Patricia sans oublier Ms Sherman-Vance ni la cinglée du motel, ces américaines qui m’ont fait comprendre combien l’Amérique est diverse et les femmes imprévisibles. 
  • à Jack Clemmons, à qui j’ai emprunté sans le lui demander de larges extraits de son récit
  • à Marilyn dont la mort tragique a fait basculer mon été 62
  • à vous, lecteur, qui lirez bientôt Go West ! 
  • et à vous qui l’avez déjà lu

Go West ! est à présent disponible sur le site Amazon.fr. Il vous suffira de cliquer sur la reproduction de la couverture ci-dessous pour atteindre le site de vente. Le reste, vous connaissez. 

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Carnet d’écriture (17) – Les outils et les lieux

Pour bien pratiquer leurs activités préférées, les hommes (et les femmes aussi, bien sûr, les femmes aussi) ont tous leurs petites manies. Ils peuvent avoir besoin de préliminaires, d’accessoires, de musique, de silence, de parfum, d’alcool ou peut-être d’un tas d’autres choses qui n’a de limite, le tas, que leur imagination. Et encore, je ne parle pas de la pratique de l’activité sexuelle. 

Prenez la chasse par exemple. Je me souviens de mon père, grand chasseur devant l’éternel, avec qui j’ai beaucoup chassé et qui a chassé sans moi bien davantage. A part quelques « chasses du mercredi », chasses de privilégiés, chasses bénies, chasses trop rares, la chasse, pour lui, c’était surtout le dimanche. Elle se tenait au sud de la Loire et, selon les époques, pas loin de Sully sur Loire ou d’Orléans. Comme elle débutait à 9 heures précises, il aurait suffi de quitter Paris avant 7 heures du matin pour être largement dans les temps. Mais le fait de coucher sur place la veille au soir permettait Continuer la lecture de Carnet d’écriture (17) – Les outils et les lieux

Coucher de soleil

Il y a quelques semaines, en panne d’écriture depuis des mois et fatigué de corriger sans cesse les épreuves de Go West ! — qui, je le rappelle, est désormais disponible sur Amazon — j’ai éprouvé soudain le besoin de me remettre à lire — je veux dire lire autre chose que de moi. Bien sûr ces derniers temps, on m’avait offert des tas de livres. «Tiens, me disait-on, toi qui écris, tu dois beaucoup lire, forcément, Ah ! Ah ! Alors voilà un livre ; je ne l’ai pas lu — pas le temps, tu penses bien ! — mais Télérama ( Le Masque, Luchini,  mon beau-frère… ) en dit beaucoup de bien !» Alors j’ai tapé dans l’alignement des succédanés de succès de l’année dernière, des page-tourneurs, des prix qu’on courre, des bêtes c’est l’heure, des prix faits minables et des prix Nobel de vide et ratures qui, comme disait le magot myope de Saint Germain des Prés, se dressaient “tels des menhirs » sur l’étagère la plus basse de ma bibliothèque. 

D’aucun de ces ouvrages, bons à remettre au moins cent fois sur le métier, je n’ai pu dépasser la cinquantième page. 

Et puis, la semaine dernière, alors que je passais, maussade, devant les tréteaux du bouquiniste de la rue Claude Bernard, la couverture jaunie d’un volume de la collection “du monde entier” de la NRF a attiré mon œil avachi. 

Quatre-cents pages exactement d’un Conrad, en bon état, au titre peu connu, en corps 10 et pour 5 Euros, l’affaire était exceptionnelle. J’entrai Continuer la lecture de Coucher de soleil

Vous l’avez lu, vous, Go West ! ?

Moi, je l’ai lu. En entier. Tout. J’ai tout lu. Deux fois. Et même trois pour certains passages.

C’était chouette ! Ça m’a rappelé des souvenirs ! Par moment, je m’y croyais.

Forcément, c’est moi qui l’avais vécu.

Ça m’a bien plu quand même !

Forcément, c’est moi qui l’ai écrit.

Alors maintenant, forcément, j’essaie de le vendre.

Sur Amazon !

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