Cinq bonnes raisons de ne plus être amis

Je vais reproduire ci-dessous le texte d’un récent commentaire de Lorenzo, que sa position en bas d’un article sur la Caverne du Pont-Neuf ne mettait pas particulièrement en lumière. Le voici en intégralité : « Après les discussions passionnantes sur les qualités esthétiques respectives des cavernes et des échafaudages, serait-il possible d’élever le débat et de soumettre aux lecteurs avachis par la canicule un autre sujet de réflexion qui me tarabuste tous les matins vers cinq heures ?L’amitié peut-elle durer toute la vie ?
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ne reflète pas la réalité que nous constatons tous, tous les jours et à notre grande tristesse voire détriment. Non, Montaigne n’a pas donné une définition universelle et correcte de l’Amitié. Il suffit de regarder autour de nous : NRCB et René-Jean, Lorenzo et tous ses bons vieux copains, Françoise Maignan et Annick Cottard, Philippe et Myriam, Lariégeoise et Monsieur Minette etc etc …
Il est évident que ce qui était supportable entre amis à une époque ne l’est plus à une autre et inversement.
Il est évident aussi que l’un et l’autre changent avec le temps. Théoriquement en bien mais cela les rend-il plus exigeants ou au contraire plus tolérants ? Bizarrement, je me demande si ce n’est pas la première évolution qui est la plus fréquente.
Pourtant, l’âge nous apprend aussi la plus grande qualité humaine : la bienveillance qui est le fruit de l’intelligence et de l’expérience. Elle est à l’opposé de la bonté qui ne repose sur aucune réflexion cohérente.
Il en faut du temps pour l’acquérir mais elle a pour corollaire implacable de nous faire mépriser ceux qui ne la possèdent pas. Ainsi, le résultat est mitigé car, avec le temps, on n’en aime pas plus son prochain ni son ami et l’Amitié en est la première victime … »

En voila un commentaire qui aurait eu toute sa place au pied d’un autre article !  Celui dont le titre était : « Montaigne, Spinoza, Nietzsche et moi » et qui était consacré aux sujets de philosophie du bac 2026.
Dans son commentaire, après un préambule ironique, Lorenzo nous propose un 3eme sujet de dissertation : « L’amitié peut-elle durer toujours ? » Question épineuse quand c’est ami qui la pose. Encore plus quand il s’agit d’y répondre dans un journal qui n’est lu pratiquement que par des amis. Mais bon…

Alors? L’Amitié ? Ça dure ou ça dure pas?

Tout d’abord, la question n’étant ni  « Qu’est-ce que l’amitié ? » ni « Pourquoi l’amitié ? » on pourra s’épargner l’antienne de Montaigne « parce que c’était lui, parce que c’était moi » que l’on prend souvent pour une définition de l’amitié, mais qui n’est finalement qu’une fausse réponse, une manière nonchalante de ne pas répondre et même de suggérer que la réponse n’existe pas. Sacré Montaigne ! Élégant et roublard, comme souvent. 

Malgré sa formulation, la vraie question posée par Lorenzo n’est pas « L’amitié peut-elle durer toujours ? » En effet, posée de cette façon, la réponse est évidemment « oui , l’amitié peut durer toujours, si par toujours, on entend  jusqu’à la mort. »
La question n’est pas davantage « l’amitié dure-t-elle toujours ?» car chacun sait dans sa chair qu’il y a des amitiés qui ont une fin.

La vraie question est « Pourquoi une amitié prend-elle fin ? »

A première vue, les raisons possibles seraient :

1— La disparition de l’un des amis.
Il arrive que le sentiment demeure chez l’un après la disparition de l’autre, mais est-ce encore de l’amitié ? Ne serait-ce pas plutôt  le souvenir, le regret de l’amitié ? 

2— L’éloignement de l’un des amis
Bien que la sagesse (?) populaire se plaise à dire « Loin des yeux, loin du coeur », de nombreux exemples d’amitiés purement épistolaires sont célébrés par la même sagesse, qui n’en est pas à une contradiction près.

3— Une évolution de l’un des amis
Pour que l’amitié demeure entre deux amis, il n’est ni nécessaire ni suffisant qu’ils soient à l’unisson sur la plupart des sujets. Mais il arrive que le changement de personnalité, de caractère, de mode de pensée de l’un d’entre eux entraine chez lui ou chez l’autre une atténuation ou même une disparition du sentiment d’amitié. 

4— Une forfaiture de l’un des amis
Sans commentaire, car c’est l’évidence même, surtout si l’un est la victime de la forfaiture de l’autre.

5— Les Banshees d’Inisherin
Qu’est-ce que c’est que ça, les Banshees d’Inisherin ? Pour les Irlandais, les Banshees sont des esprits féminins qui annoncent la mort de proches de qui les entend et Inisherin, c’est tout simplement une ile proche de l’Irlande.  Pas grand chose à voir avec notre sujet, sauf que c’est aussi le titre d’un film, d’ailleurs excellent et dont j’ai fait la critique (https://www.leblogdescoutheillas.com/?p=42365 ). Mais la question n’est pas là. La question c’est que le ressort de ce film, c’est une amitié, forte et de longue date, brutalement rompue par l’un des deux ami qui, d’un coup,  ne trouve plus d’interêt à voir l’autre. Son ami l’ennuie, il est devenu pour lui une perte de temps. Et c’est ainsi que je veux définir cette cause de fin d’amitié : les Banshees d’Inisherin. Dans ma mémoire de ce film, le vocable recouvre l’indifférence, le désintérêt, l’ennui, la perte de temps. Tout est devenu préférable à la fréquentation de l’ancien ami, car le temps qui reste est précieux. Il ne faut plus le gaspiller. 

Telles sont, à mon avis, les cinq raisons pour lesquelles une amitié peut prendre fin. Parmi ces raisons, la cinquième est probablement la moins citée, car il n’y a que dans les films que quelqu’un peut dire à un ami de toujours qu’être en sa compagnie est devenu une perte de temps. 

La semaine prochaine, nous aborderons un sujet beaucoup plus rigolo avec cette question :  « L’amour peut-il durer toujours ? »

Pauvre Noël

Pauvre Noël Couvresac ! La nuit est tombée depuis des heures. Il pleut depuis des jours et la rivière en crue lui barre le chemin. Pour pouvoir rejoindre La Prétentaine, la seule solution à présent, c’est de traverser le cimetière. Et Noël a peur des démons de la nuit. Pauvre Noël !

          (…) Ce n’est qu’une impression fugitive saisie du coin de l’œil, aussitôt mise en doute, déjà presque oubliée, à peine la sensation vague du mouvement imprécis d’une ombre molle dans le monde minéral des sépultures, mais elle lui a fait dresser les cheveux sur la nuque. Il s’arrête net, pétrifié, regardant de tous ses yeux dans la direction de l’ombre, mais il ne voit rien d’autre que les pierres tombales qui luisent sous la lune et les ombres portées des croix qui les surplombent. Son cœur lui bat dans les oreilles. Brusquement la lune disparait et Continuer la lecture de Pauvre Noël

Attention les yeux !

Plus ça va, plus je grandis en âge et en sagesse et plus j’aime regarder les enfants ; les petits ; presque autant que j’aime regarder les chiens, les gros. Ils me touchent, les petits enfants et les gros chiens ; les petits enfants me touchent par leur expression quand ils se concentrent sur un emballage de MacDo qui vole au vent, un pigeon hocheur de tête, un homme qui boite, un parapluie rouge. J’aime accrocher leur regard.
Pour les chiens, c’est difficile, ou alors il faut une tranche de saucisson. Mais pour les enfants, c’est facile. Avec les petits, c’est facile, parce que les moyens et les grands, ils ont toujours un truc à faire, courir, sauter, demander une glace… mais avec les petits, c’est facile. Qu’ils soient assis dans leur poussette ou qu’ils titubent leurs Continuer la lecture de Attention les yeux !

Une mésaventure de Ratinet

Le texte que vous allez lire est extrait de « Bonjour, Philippines ! », récit d’une mission de quelques mois que j’ai effectuée dans cet archipel au début des années 70. André Ratinet, l’ingénieur routier de la mission, n’était pas un imbécile heureux. Il était plutôt du genre imbécile râleur, craintif et casanier. Il n’avait jamais envie d’être là où il était.  Il faut dire qu’il avait des raisons de penser de cette manière : il ne lui arrivait que des malheurs.
Ce type attirait la foudre. Une preuve parmi d’autres :

Chapitre 6 – Retour à Manille

Où l’on constate que contrairement à la foudre, la malédiction a encore frappé au même endroit et où l’on découvre les sports en vogue le dimanche à Manille

*

— Nous venons d’atterrir à l’aéroport international de Manille. Il est 21 heures 15 et la température extérieure est de 90° Fahrenheit. Nous vous rappelons que votre ceinture doit rester attachée jusqu’à l’arrêt complet de l’appareil…

Je ne prête même plus attention à la partie de l’annonce qui porte sur les armes. Lorsque nous sortons de l’aéroport, il est près de dix heures, et je ne pense qu’à ma chambre au huitième étage du Hilton.

Quelques heures auparavant, pendant le voyage en voiture entre Iligan et l’aéroport de Cagayan Continuer la lecture de Une mésaventure de Ratinet

Montaigne, Spinoza, Nietzsche et moi

L’autre jour, dans le journal, j’ai vu les sujets de philo du bac :

  • Dissertation 1:   Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?
  • Dissertation 2:   Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?
  • Commentaire de texte:   Un extrait de « Humain, trop humain » de Friedrich Nietzsche

Moi, la philo, ça n’a jamais été mon truc. Prenez Montaigne, par exemple. Au début, je ne comprenais pas sa façon de parler le Français et, quand il m’arrivait de le comprendre, je trouvais qu’il faisait bien des histoires pour enfoncer des portes ouvertes. Par la suite, je me suis aperçu que c’était aussi le cas pour les autres philosophes : je ne comprenais pas ce qu’ils disaient et ils enfonçaient des portes ouvertes.

Bien plus tard, une fois que j’eus avalé le Scio me nihil scire du père Socrate, je compris mes torts passés, je refermai les portes ouvertes et me lançai à la redécouverte de la philosophie et pour cela, je choisis Spinoza. Autant commencer par le gratin. Ce fut une erreur. Après avoir lu quatre fois, et très attentivement je vous prie, les quatre premières pages de L’Éthique sans que j’y comprenne la moindre définition ni même le moindre assemblage de mots, j’abandonnai sans remords Spinoza et ses semblables en me disant « Au moins, j’aurai essayé et puis, comme disait mon ami Hamlet, « There are more things in heaven and earth, Spinoza, than are dreamt of in your philosophy »

C’est la raison pour laquelle ne vais pas vous Continuer la lecture de Montaigne, Spinoza, Nietzsche et moi