La madeleine, la biscotte et le pain grillé

par Lorenzo dell’Acqua 

Il m’en parlait chaque fois que je le rencontrais comme s’il était persuadé que je ne la connaitrais jamais alors que moi j’étais persuadé que cette lacune gustative n’aurait aucune conséquence sur la suite de ma carrière littéraire d’autant que j’avais découvert dans une revue spécialisée qu’il s’agissait en réalité d’une biscotte. Bien sûr, je n’avais pas osé le lui révéler de peur de lui infliger une peine à laquelle notre amitié n’aurait pas survécu. Plein de bienveillance à son égard, je l’écoutais me raconter inlassablement les méandres vaporeux de la sensation enivrante que procurait ce petit gâteau. Il le faisait avec une conviction exaltée non pas comme s’il en était l’auteur mais comme si lui aussi l’avait ressentie. Je me disais qu’à force d’y penser depuis sa petite enfance dans un village désolé du Bas de l’Aisne, il avait fini par s’en convaincre alors qu’il ne s’agissait que d’une trouvaille littéraire fumeuse relevant d’un sens consommé de la technique en vogue chez les conteurs du début du siècle (J’emploie à dessein le terme fumeuse pour évoquer ce que l’on nomme dans le langage d’aujourd’hui un joint ou un pétard).

Je m’étais aussi interdit de lui raconter un souvenir douloureux de ma propre enfance au bord de la mer chez mon oncle et ma tante car il risquait d’affaiblir les arguments que je lui opposais pour justifier mon insensibilité à ce joyau de la littérature gastronomique qu’il vénérait encore plus que les demi-pression aux terrasses ensoleillées de sa jeunesse.

Pamond et Tata avaient tous les deux une passion qui ne se démentit jamais pour le pain grillé. Chaque fois que je la percevais, cette odeur à nulle autre pareille me rappelait les petits déjeuners d’alors avec le pain rassis de la veille qui avait subi une cure de jouvence dans le grill électrique. La première sensation qui revenait à ma mémoire était la blessure que les morceaux calcinés, durs et tranchants, infligeaient à mes muqueuses délicates de petit enfant. Je les acceptais cependant, moins pour leur faire plaisir que pour survivre, car il n’y aurait rien d’autre à manger avant l’heure tardive du prochain repas. Le caractère sacré de ce rituel était confirmé par l’obligation de nous y soumettre tous, y compris les invités les plus prestigieux même s’ils connaissaient depuis la nuit des temps les croissants et les pains au chocolat. J’appris plus tard que le souvenir sensoriel d’un banal petit gâteau ressenti par un collègue plus chanceux que moi avait fait sa gloire alors que celui de l’odeur du pain grillé ne parvint jamais à me tirer la moindre émotion agréable ni la moindre ligne …

A ces réflexions sur les vertus littéraires de la madeleine, de la biscotte et du pain grillé était associé cet autre souvenir de mon enfance sans lien avec le supplice du petit déjeuner mais avec le lieu de mes vacances au bord de la mer où je le subissais chaque été.

Récemment, par un beau matin ensoleillé et chaud de juillet 2026, nous avions décidé d’aller à la plage située en contrebas de notre merveilleuse villa, mais assez peu cependant pour que nous puissions nous y rendre à pied sans risquer, nous et la ribambelle de petits enfants turbulents qui gravitaient autour de nous, d’y rencontrer un obstacle naturel qui nous empêchât de gagner la douce fraîcheur du bord de l’eau où, bien que ce fut marée haute, nous allions pouvoir disposer d’une étroite mais suffisante bande de sable propice au déploiement de nos serviettes de bains multicolores ainsi que des innombrables jouets, pelles, râteaux, sceaux indispensables à la distraction d’un jeune public déjà avide de plaisirs futiles sans cesse renouvelés.

Sur la plage, la température était agréable et l’absence de vent faisait ressembler la mer à un lac apaisé. Le départ des autres familles offrait à nos petits-enfants un champ de jeux infini où ils pouvaient courir, tomber, sauter sans le moindre risque de blessure. La mer était d’un bleu turquoise transparent qui ravissait même les plus blasés. Nous y trempions craintifs un orteil puis le pied pour constater qu’elle était presque chaude, ce qui était exceptionnel sur la côte atlantique. Comme il n’y avait pas l’ombre d’une risée, il n’y avait pas de vagues non plus. Les plus anciens pouvaient donc se risquer à nager malgré leurs rhumatismes et les plus jeunes tenter de répéter les mouvements appris la veille au cours de natation. L’air était doux, il n’y avait pas de bruit et nos voisins les plus proches étaient à une distance si respectable que nous n’entendions même pas le chuchotement de leurs conversations. L’heure était incertaine et n’en finissait pas de s’étirer. Me revint alors le souvenir du plaisir identique que j’avais connu dans mon enfance quand nous prenions possession de la plage de Tharon où nous possédions une maison de vacances commune avec mes cousins, mon oncle et ma tante. Une tradition familiale dont je ne parvins jamais à connaître l’origine avait institué un rythme immuable qui nous faisait y descendre quand les autres estivants en remontaient pour déjeuner. Nous étions alors seuls à profiter d’une plage dorée caressée par l’immensité bleue. La douceur de ces heures passées avec ma famille rassurait le petit garçon craintif que j’étais. Et c’est précisément ce souvenir que me rappelait aujourd’hui la plage de La Flotte : celui d’un bonheur intense et suspendu hors du temps.

Notre fréquentation décalée de la plage obligeait nos mères prévoyantes à emporter dans leurs grands sacs de toile quelques provisions pour nous permettre de tenir le coup jusqu’au déjeuner sur la terrasse ombragée. Il s’agissait toujours des mêmes petits gâteaux dont nous attendions avec impatience la distribution. Leur onctuosité humide venait à point nommé atténuer la chaleur implacable que nous subissions en plein soleil et leur apport sucré devait améliorer notre glycémie chancelante comme les pas que nous faisions pour gagner le bord de l’eau et nous y rafraichir. Mais surtout, à peine avalés, ils exhalaient une saveur citronnée qui remontait dans notre gorge et nous rafraichissait elle aussi. Comme il n’y en avait jamais plus d’un par enfant, le plaisir qu’ils nous procuraient en était décuplé.

Ce gâteau si attendu, vous l’avez tous reconnu ! C’était la fameuse galette Saint-Michel, la spécialité de Saint-Michel-Chef-Chef, la commune voisine de Tharon-Plage.

Trois cafés (11)

(…)  En dix minutes il est chez Georges pour s’installer à sa table habituelle — quand il me prend pas la mienne — et regarder TMC ou BFM-TV en continu. Il dit qu’il TV-travaille. En général, vers trois heures, il retourne à l’Hôtel de Ville parce que c’est souvent à cette heure-là qu’il y a un pot de départ ou d’arrivée. Ensuite, il rentre directement chez lui et on ne le revoie chez Georges que le lendemain même heure.
Valait le coup, la parenthèse, pas vrai ? Vous saviez pas ça, hein !

On en était où, déjà ? Ah oui :

— Fichtre ! Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !

— Ça, vous pouvez le dire, Monsieur Stanislav.

— J’en suis tout à fait conscient. Juste une remarque en passant, mon ami : Monsieur tout seul ou Stanislav tout seul iront très bien. Parce que je trouve que Monsieur Stanislav ça fait un peu interlope. Mais à propos, comment t’appelles-tu donc, que je puisse Continuer la lecture de Trois cafés (11)

Les guillemets

Voici ce que disait Proust il y a cent ans de cette agaçante manie qui consiste à parler entre guillemets. A l’époque du petit Marcel, on ne soulignait cet artifice que par une intonation spéciale (machinale et ironique, comme le dit le narrateur). Aujourd’hui, dans une époque de smileys, d’idéogrammes et d’acronymes infantiles, on croit bon de faire la même chose en y ajoutant ce geste stupide qui consiste à lever les deux mains à hauteur des épaules en dressant l’index et le majeur de chaque main de manière à former deux sortes de V, puis à plier ces quatre doigts à deux reprises. En ayant tracé ainsi dans l’espace deux guillemets de part et d’autre de son visage, on se croit autorisé, par cette typographie virtuelle, à dire n’importe quelle ânerie, pensant s’en être désolidarisé à l’avance par la mimique à la dernière mode.

« …et je remarquai, comme cela m’avait souvent frappé dans ses conversations avec les sœurs de ma grand’mère que quand il (Charles Swann) parlait de choses sérieuses, quand il employait Continuer la lecture de Les guillemets

Trois cafés (10)

(…) — Des affaires… des affaires de toutes sortes, mais essentiellement des affaires confidentielles. Tu comprendras certainement sûrement que je ne puisse en dire davantage. Mais assez parlé de moi. Parlons de toi à présent si tu veux bien. Que fais-tu dans la vie, mon ami ?
Je vois Cottard qui se rengorge immédiatement et déclare, faussement modeste
— Je suis Contrôleur Général Adjoint des Poids et Mesures à la Mairie de Paris.
— Fichtre ! dit Trois-cafés d’un ton admiratif. Contrôleur Général ! Ça n’est pas rien, ça !

Là, faut encore que j’ouvre une parenthèse. Il en a plein la bouche, Cottard, de son « Contrôleur Général adjoint des Poids et Mesures ». C’est vrai que ça ronfle bien comme titre. Mais moi, je sais ce qu’il y a derrière. Et derrière, y a rien ! Rien, je vous dis ! Je le sais, parce qu’un jour qu’il avait un peu bu, Cottard m’en avait raconté pas mal et ça m’avait mis la puce à l’oreille, vous comprenez. Alors après, j’avais cherché sur internet et puis aussi, j’avais pu discuter avec Toussaint, le petit-neveu à Madame Françoise, qui m’en avait appris encore un peu plus. Parce que Toussaint, il travaille dans la même maison que Cottard : il est responsable de l’abri à vélo de la Marie, alors il sait des choses ; c’est pour ça. Il est marrant Toussaint, il dit tout le temps qu’il faudrait… Bon, c’est pas important. On s’en fiche. Mais après ça, je savais tout sur le boulot de Cottard ! J’explique : c’est vrai que Cottard est Continuer la lecture de Trois cafés (10)