Carnet d’écriture (21) – Caractère et patronyme

(…) Ça y est ! C’est décidé : je vais écrire sur eux, avec eux. Mais qui sont-ils sur cette photo ? Qui est là ?
Il va falloir d’abord leur créer une ébauche de personnalité, une ébauche seulement car, par expérience je sais, et je ne suis pas le seul à le dire, qu’au cours de l’écriture, chaque personnage prendra de plus en plus d’indépendance, jusqu’à en devenir éventuellement incontrôlable. Il faudra aussi trouver ce qu’ils ont pu vivre avant le jour de la photo et, pour chacun, la raison de sa présence dans ce café, à cet instant, sur cette photo. Ensuite, il suffira de lâcher les chevaux…

Caractère et patronyme

Tout de suite, à regarder la photo, on sait que les personnages principaux seront les deux étudiants. Le plus grand, le brun, celui qui est habillé comme un attaché d’ambassade, j’en ferais bien un arriviste à la morale un peu souple, mais je ne voudrais pas tomber dans le cliché du type parti de rien et arrivé à tout. Non, il serait de bonne famille, grande bourgeoisie, père industriel et tout… Le jeune homme au chapeau me paraît habillé de façon décalée, même pour un étudiant de 1935. J’en ferais un original, un type hors de l’ordinaire, hors du temps. Je le verrais bien aristocrate, grande famille, château en province, hôtel particulier à Paris, rigueur morale et conscience de classe, un peu cliché certes, mais vraisemblable ; j’en ai rencontré des comme ça. Les baptiser ne fut pas difficile : pour le grand brun, j’adoptais un prénom courant de l’entre-deux guerres, Georges, et pour patronyme, celui d’un personnage de la Recherche du temps perdu, le marquis de Cambremer, à qui j’ôtai toute particule. Pour l’autre étudiant, dont je sentais qu’il m’était déjà sympathique, je choisis un beau prénom, éternel, Antoine. S’il existe quelque part une famille de Colmont, qu’elle ne m’en veuille pas d’avoir utilisé son nom, car ce n’est pas elle qui a guidé mon choix. Colmont est aussi le nom d’un petit entrepreneur de l’Aisne avec qui j’ai travaillé un temps. Bien qu’absolument charmant et très bien élevé, je suis persuadé que Monsieur Colmont ne possédait aucun quartier de noblesse. Plus tard, pour les besoins de l’intrigue, j’allongeai le nom d’Antoine en le faisant précéder de Bompar. Antoine Bompar de Colmont ! Ça sonnait bien, non ?

Une fois ces deux personnages esquissés, les autres se sont construits d’eux-mêmes. La fille au chapeau cloche sera la maitresse appointée d’Antoine, les deux autres hommes à la terrasse des petits voyous de Pigalle et les trois personnes au comptoir ne seraient que des personnages secondaires, un artisan du quartier, une patronne de bar et un garçon de café. Restait quand même un personnage à définir, le photographe lui-même. Invisible sur la photo — les selfies n’existaient pas encore en 1935 — serait-il également absent du roman à venir ? Serait-il le narrateur objectif de ce qui allait advenir, uniquement soucieux de la qualité et de la clarté de son récit comme le photographe l’est de son cliché ? Ou bien serait-il partie prenante des aventures que les huit de la photo allaient vivre lors de leur traversée des années de guerre ? Pourrait-il même en être le personnage central ? À ce stade, rien n’était encore décidé. Il fallait laisser vivre un peu les personnages, les faire se rencontrer et voir ce qui allait advenir. La seule contrainte étant que, par un beau matin de printemps 1935, un étudiant de bonne famille, son meilleur ami aristocrate, une fille entretenue, deux gouapes de Pigalle, un artisan du quartier, une patronne de bar et un garçon de café se retrouvent ensemble à la terrasse d’un café du Boulevard Saint-Michel dans le champ de l’objectif d’un photographe.  Avec un peu d’imagination, je devais pouvoir y arriver…

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(…)
— Bungalow numéro 8… C’est là.

Elle sort du coffre de la voiture une sorte de sac militaire ; je prends le mien sur la banquette arrière ; je l’aide à fermer la capote … Il n’y a plus moyen de reculer maintenant, il faut entrer dans la chambre. Elle entre, allume la lumière, va directement au conditionneur d’air planté dans la cloison sous l’unique fenêtre, inspecte rapidement la salle de bain, ouvre un robinet, le referme, revient dans la chambre, allume le téléviseur et se tourne vers moi. Je suis planté sur le seuil de la chambre, un sac dans chaque main. Je regarde autour de moi : la chambre est plutôt grande ; la moquette rouge framboise est tachée ici et là de grandes plaques sombres et marquée de brulures de cigarettes ; un édredon usé assorti à la moquette couvre le lit qui est immense ; un fauteuil bas fait face au téléviseur posé sur un guéridon de bois au vernis écaillé ; une table et une chaise de même style achèvent de compléter le mobilier ; le reste de la pièce est vert d’eau, les murs, le plafond, les rideaux, la porte de la salle de bain, même la face intérieure de la porte d’entrée, tout est vert d’eau. C’est lugubre. Mais au moins, c’est assorti au voile de tulle que la fille porte toujours sur la tête.

J’entre, je pose les deux sacs au sol à côté de la table, et je reste là, immobile, ne sachant que faire. Le conditionneur d’air vibre et Continuer la lecture de Cove Creek Motor Inn – Air con – TV – Vacancy – Only 5 $ !!!

Vrac n°8

Le couple qui avait décidé de vivre d’amour et d’eau fraîche retrouvé mort de faim au bout de 8 jours.
Le Gorafi

La mixité, ce n’est pas un restaurant éthiopien en bas de chez toi, la mixité, c’est quand tes gamins jouent avec les gamins des voisins. Ça, ça n’existe plus…
Anonyme

L’arrogance ? C’est le reproche que l’ignorant fait à celui qui sait pour se venger d’en savoir moins que lui, tout en s’attirant la sympathie de ceux qui partagent son incompétence.
Raphael Enthoven Continuer la lecture de Vrac n°8

Carnet d’écriture (20) – Qui est là ?

(…)  je pris l’habitude de lui envoyer une à deux fois par semaine une carte postale, une carte postale de n’importe où, de n’importe quoi, avec juste un petit mot dessus, un petit mot de rien du tout, quelque chose comme « Meilleur souvenir de la Tour Eiffel » écrit au dos d’une vue de Notre-Dame. Je pensais que que ni le message ni la photographie n’étaient importants ; ce qui devait compter c’était de recevoir du courrier : « Nano, encore une carte postale pour vous ». C’est du moins ce que je croyais. J’espère ne pas m’être trompé car combien de vues de l’Arc de Triomphe sous toutes ses coutures, du Sacré-Coeur sous tous les angles, de l’Avenue de l’Opéra à toutes les époques  Nano a-t-elle reçues ? Cette habitude a duré longtemps, deux ans, trois peut-être et puis je n’ai plus envoyé de cartes postales parce que Nano n’’était plus là pour les recevoir. C’est l’une de ces cartes postales qui a déclenché Le Cujas. Un de ces jours, je vous dirai comment et pourquoi.

Cette carte postale, c’est celle-ci :

Je la rencontrai à l’étal d’un marchand de souvenirs de la rue Soufflot. Au milieu des bérets basques multicolores, des Tour-Eiffel-Porte-clés et des parapluies d’urgence, au même prix que les chromos  de  l’Arc de Triomphe et de la Place du Tertre — trois cartes pour 1 euro — elle dénotait pourtant par la qualité de la photographie et l’originalité de la scène représentée. Au verso, sans fioritures, elle disait son titre : Continuer la lecture de Carnet d’écriture (20) – Qui est là ?

Variations de tension

Basse tension

L‘homme s’approcha de l’entrée, poussa la porte et pénétra dans la salle d’attente. Au fond de la pièce, une femme d’âge moyen tapait à la machine derrière un bureau.
— Bonjour, monsieur. Vous désirez?
— Bonjour madame, je souhaiterais voir le docteur Cottard.
— Est-ce que vous avez rendez-vous ?
— Hélas non, mais c’est important.
— Je suis désolée, mais c’est impossible. D’ailleurs, le docteur est absent. Il faudra prendre un rendez-vous.
— Bon, tant pis, je repasserai .

Moyenne tension

L‘homme paraissait agité. Il s’approcha de la grande porte vitrée et la poussa avec hésitation. La salle dans laquelle Continuer la lecture de Variations de tension

Carnet d’écriture (19) – Une carte pour Nano

Vous vous souvenez certainemlent de cet interview de l’écrivain Pierre-André Mariotte par Berthe Granval. A sa question « Alors, dites-nous, cher Pierre-André Mariotte, pourquoi écrivez-vous ? », il avait répondu : « Pourquoi écrit-on ? Pourquoi un être censé se met-il à écrire ? Pourquoi se met-il à travailler comme un bénédictin, à raturer, à modifier, à biffer, à reprendre, à lire et à relire, à déchirer, à vérifier, à recoller ? Pourquoi se soumet-il volontairement à ces périodes de doute, de résignation, de désespoir même ? Pourquoi supporte-t-il d’en perdre l’appétit ? Pourquoi accepte-t-il de se remettre à fumer, à boire, ou pire ? Pourquoi ? »

Cette façon de répondre à une question par une rafale d’autres questions n’était pas qu’une habileté de plus d’un habitué des plateaux de télévision. Elle permettait à l’écrivain de passer ensuite en revue les diverses motivations qui peuvent habiter ses semblables et d’indiquer quelles étaient les siennes. Si vous voulez savoir tout ça, il vous faudra relire l’article « Une émission de Berthe Granval » publié le 30/11/2016.

Mais une autre question se pose, plus triviale : à partir du moment où l’envie ou le besoin d’écrire sont là, qu’est-ce qui peut bien déclencher l’écriture de tel texte plutôt que tel autre ? Pour les vrais écrivains, Continuer la lecture de Carnet d’écriture (19) – Une carte pour Nano

La Chanson pour Lorenzo (2/2)

LA CHANSON

par
Lorenzo dell’Acqua
(suite)

(…) je n’ai jamais réussi à comprendre les paroles des « tub » de langue anglaise. J’imaginais donc des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le sens réel de ces chansons mais qui étaient la traduction des rêves qu’elles me suggéraient. De très belles chansons en français m’ont elles aussi fait rêver bien au delà de leur signification littérale …. :

Ma môme de Jean Ferrat. Ce sont deux prolétaires chers à l’auteur. Ils n’ont pas un sou mais le bonheur les envahit. Le printemps et son soleil inondent la petite chambre de bonne sous les toits de Paris. Ils sont encore dans le lit aux draps défaits, engourdis de caresses profondes et d’ivresses interdites. Ils se sont éveillés au plaisir. C’est un amour naïf et vertigineux. Par la lucarne, on devine Paris qui renaît après les années noires de l’occupation.

Coconut grove des Loving Spoonful. C’est mon ami d’enfance, Jean-Paul, qui Continuer la lecture de La Chanson pour Lorenzo (2/2)

Il est temps de revoir La Nuit américaine

Ne serait-ce qu’en hommage à Nathalie Baye, cette actrice qui fut souvent excellente et cette femme qui fut surement aimable, il est temps de revoir La Nuit américaine.

La Nuit américaine, c’est la chronique de la fabrication d’un film depuis le début du tournage jusqu’au moment de la séparation de l’équipe. Tourné entièrement dans les studios de la Joliette à Nice, c’est le cinéma dans le cinéma, l’envers du décor, les secrets de fabrication, les trucages, les tromperies, les incidents, les crises, tout cela vu, arrangé et présenté par François Truffaut.

Les acteurs sont excellents : magnifique et désuet Jean-Pierre Aumont (dont on se souviendra toujours de la légèreté dans Drôle de Drame), Jacqueline Bisset, star hollywoodienne dépouillée, découverte dans Bullitt, Jean-Pierre Léaud, touchant de vérité dans son rôle de mauvais acteur, Jean-Paul Stévenin, assistant de Truffaut jouant son propre personnage  dans le film, et Nathalie Baye, charmante, timide et efficace script et puis Truffaut, avec cette façon de jouer à plat, qu’il a inculquée si profondément à J-P.Léaud, cet passion fiévreuse, cette conception claire du scénario et de la mise en scène.

La vidéo que je vous propose ci-dessous Continuer la lecture de Il est temps de revoir La Nuit américaine