Un souvenir d’enfance

(…) Après, nous avons allumé des cigarettes. Longtemps, nous avons fumé en silence, et puis la bougie s’est éteinte. Dans la lueur irréelle et vacillante qui venait du salon, j’ai vu Mansi se lever. Quand elle est revenue quelques minutes plus tard, elle avait enfilé un t-shirt et portait deux tasses de café. À brûle-pourpoint, elle m’a demandé :

— Philippe, j’aimerais que tu me racontes ton plus vieux souvenir d’enfance ?

Elle m’avait appelé Philippe, pas Jay, ni Phil. Elle avait même fait un effort pour le prononcer correctement. Dans sa bouche, ça ressemblait plus à de l’espagnol qu’à du français, mais c’était gentil de sa part et ça donnait de l’importance à sa question. Ça me donna aussi l’impression que notre relation était en train de changer de nature.

Mon plus vieux souvenir d’enfance ? Je n’y avais jamais réfléchi, mais il est revenu tout de suite. Je devais avoir quatre ans, cinq peut-être. C’était un beau dimanche de printemps, juste après le déjeuner. Je suis certain que c’était un dimanche, parce qu’en semaine, mon père ne déjeunait jamais avec nous. C’était surement le printemps, parce que, le dimanche, en automne et en hiver, il était à la chasse. Ça ne pouvait pas être l’été, parce qu’en été, nous allions en vacances, en Bretagne au bord de la mer, ou à la campagne, en Normandie et mon père n’y venait presque jamais. Donc, c’était un dimanche au printemps. A cette époque, nous habitions un appartement dont toutes les pièces donnaient au sud sur un grand balcon. Nous venions de finir de déjeuner devant la porte-fenêtre grande ouverte. Le soleil inondait la table. Une douce chaleur qui montait du tapis et du parquet envahissait la pièce. Au-delà des fenêtres, le boulevard demeurait silencieux et, depuis la fin du repas, on n’entendait plus que les légers bruits de ma mère et ma sœur débarrassant la table : assiettes et couverts entrechoqués, rares paroles échangées, allers et venues vers la cuisine… En se levant de table, mon père avait allumé un de ces petits cigares qu’il fumait presque continuellement et qui me donnaient mal au cœur quand il nous emmenait en voiture. Ensuite, il avait écarté une chaise pour se ménager un espace sur le tapis entre la table et la porte-fenêtre, il s’était s’allongé sur le dos en plein soleil en poussant un grand soupir à travers son cigare et il avait fermé les yeux. Voyant cela, Vercors, notre presque épagneul, s’était levé paresseusement du coin de la salle à manger d’où il avait surveillé tout le déjeuner, il avait contourné la table pour se laisser tomber à coté de mon père, pattes arrière allongées, museau entre les pattes avant, puis il avait poussé un puissant soupir qui lui avait fait faseyer les babines. Alors, je m’étais mis à quatre pattes et m’étais approché de mon père par le côté opposé au chien. J’avais hésité un instant, et puis je m’étais allongé sur lui, mon ventre contre son ventre, mon nez dans sa chemise blanche qui sentait le savon. Ni mon père ni Vercors n’avaient bougé, mais j’avais entendu le chien pousser un nouveau soupir d’aise. Quelques secondes plus tard, relevant la tête, j’avais vu mon père qui, tout en prenant soin de ne rien bouger d’autre que son bras, pinçait son cigare entre deux doigts et, d’une pichenette, l’envoyait à travers la fenêtre rejoindre le boulevard cinq étages plus bas. Après, j’avais dû m’endormir. (…)

Ce souvenir est extrait de Go West !, prochain roman de Coutheillas qui devait paraitre chez Amazon dans quelques semaines. Qu’on se le dise !

Comment lutter contre l’insomnie ?

Les conseils du Père Coutheillas de Jardin

 Comment lutter contre l’insomnie ?

par Lorenzo dell’Acqua

Je ne sais pas si je dois le remercier ou non. Je lui avais raconté que je souffrais d’insomnie et que je trouvais cela très pénible. Après avoir comptabilisé sans le moindre résultat plus de deux cent cinquante mille ovins de passage sur mon balcon, j’avais essayé de lire La Recherche en allemand et à l’envers comme il me l’avait conseillé. Peine perdue ;  cette technique ne marchait pas non plus. Immuablement, je me réveillais à 3 ou 4 heures du matin quelle que fut l’heure à laquelle j’avais éteint ma lumière la veille, en général assez tôt en raison de ma fatigue due à mes dépenses physiques de la journée chiffrées sur mon smartphone à environ 7 ou 8 kilomètres à pied. Et à 4 heures du matin, je ne parvenais plus jamais à me rendormir. Pas la moindre Continuer la lecture de Comment lutter contre l’insomnie ?

Journal intime – 7 Février 2013

Clinique St Jean de Dieu. Salle pré bloc. Les bruits réguliers des appareils, un ronronnement calme (la climatisation sans doute), les conversations assourdies des infirmières, des brancardiers, des médecins qui entrent et sortent. Allongé sur mon brancard, en attendant l’entrée dans le bloc et l’anesthésie,  je me sens parfaitement bien, somnolent, confiant. Pourquoi ce sentiment d’apaisement ?

La raison apparaît, tout à coup, évidente : je ne suis plus responsable de rien.

Gustave, gros con

Sur l’autoroute qui mène au tunnel du Fréjus, Bernard est en retard parce que, juste avant de partir pour Turin, il a eu une dispute avec sa femme Gisèle. Il fait nuit, il neige et il est en retard. Et voilà qu’à quelques kilomètres seulement de l’entrée du tunnel, une coulée de neige barre la chaussée. Bernard qui ne sait plus quoi faire se met sous la protection d’un chauffeur routier qui va traverser à pied la coulée de neige pour rejoindre l’abri d’une station-service.  

(…) Bernard est parti en courant vers sa voiture. Mais avec cette neige et ses chaussures de ville, ça ne manque pas : quand il veut se retourner pour vérifier que le routier l’attend toujours, il glisse et tombe rudement sur le côté. Il se relève aussitôt et crie vers le chauffeur qui n’a pas fait un geste pour venir vers lui : « Non, non ! Ça va, ça va, je vous assure, tout va bien ! J’arrive dans deux minutes ! Attendez-moi, hein ? » La couche de neige n’est pas bien épaisse et, en dessous, le dur bitume n’est pas loin. Pourtant, Bernard n’a mal nulle part. C’est le choc qui l’a anesthésié, mais pour quelques secondes seulement. Au deuxième pas vers sa voiture, il commence à sentir une sorte de gêne monter dans son coude droit. Il s’arrête pour le masser un peu. C’est alors qu’il ressent dans son épaule droite une vive douleur, qui s’évanouit aussitôt. Il la fait bouger un peu pour l’assouplir et la douleur revient, comme un coup de poignard dans l’articulation. Il serre son bras contre son corps et la douleur disparaît. Il dit tout haut : « Merde alors ! Je me suis fait vraiment mal !  Pourvu que… » mais il n’arrive pas à imaginer ce qu’il a pu se faire. De toute façon, il n’a pas le temps, il y a l’autre, là, qui l’attend près de son camion. Il ne faudrait pas qu’il parte sans lui. Alors, à pas prudents, Bernard repart vers sa voiture.

La Peugeot est recouverte de cinq centimètres de neige au moins, à l’exception du pare-brise sur lequel les essuie-glaces s’évertuent en grognant à maintenir le dessin de deux éventails. Il entreprend d’ouvrir la portière de sa main droite et tout de suite Continuer la lecture de Gustave, gros con

Le texte, Coco ! Le texte !

La diction…
Primordial, au théâtre, la diction…

Bon, oui, d’accord, avant la diction, il y a le texte. Le texte, ce n’est pas que le respect de l’acteur envers l’auteur, c’est la première des politesses du comédien envers le spectateur.
Le texte, disait Louis Jouvet , d’abord le texte.
Dans  « Entrée des artistes », ce film un peu artificiel et complaisant sur le théâtre mais tellement merveilleux grâce à la présence imposante de

Jouvet, ce dernier interprète un professeur d’art dramatique. Pour sermonner l’un de ses élèves qui ne sait pas parfaitement son texte, il lui dit :
« Il y a au théâtre comme dans l’épicerie une honnêteté professionnelle qui consiste à ne pas tromper le public. Il faut d’abord savoir son texte. Si tu voles ici une rime, ailleurs un alexandrin, le public finira par s’apercevoir qu’il n’y a pas le poids et tu perdras ta clientèle. » (Ça c’est du dialogue ! C’est de l’Henri Jeanson tout pur.)

Donc : le texte, d’abord le texte, d’accord.
Mais après le texte, la diction…
La diction, c’est ce qui permet au spectateur— et je veux dire chaque spectateur, qu’il soit au premier rang d’orchestre ou tout là-haut, au Paradis — de saisir le texte, chaque mot du texte. Quand la diction n’y est pas — et par diction il faut entendre l’articulation, l’intonation et, très important, le volume de la voix — c’est comme si Continuer la lecture de Le texte, Coco ! Le texte !

Survivre à Treblinka

Samuel Goldenberg était né juif dans le village de Rovno en Ukraine, mais ça, il l’avait oublié, car depuis la fin de son adolescence, il était devenu Sammy de Pantin, élégant petit voyou de Pigalle à qui tout réussissait, membre respecté de la bande du Suédois, racketteur, souteneur, surineur à l’occasion. Mais un matin, à l’aurore, la police française est venue le chercher chez lui, pas en tant qu’hors la loi, non, mais parce qu’il était juif.
Les lignes qui suivent sont les premières du journal qu’il a tenu dans le camp d’extermination de Treblinka.

 Lundi 26 octobre 1942

Premier jour de mon journal. Ça fait trois mois que je suis là mais c’est juste aujourd’hui que je commence. C’est Claude qui m’a dit de le faire. Il m’a donné des raisons pour ça : pour m’occuper et pour me souvenir plus tard. Mais moi, je commence à le connaître, Claude. Je l’aime bien, il m’a sauvé la mise une fois. Mais c’est un révolutionnaire, c’est plutôt un agitateur qu’un mouton. J’ai compris que ce qu’il voudrait vraiment c’est pour plus tard qu’il y ait des témoignages, des gens qui racontent ce qui se passe vraiment ici. Vu comme c’est parti, c’est probable que dans pas très longtemps, des gens, il y en aura plus beaucoup. Mais des trucs écrits, si on les cache bien, avec un peu de chance, ça pourra être retrouvé plus tard quand tout sera fini.
Donc voilà : un peu pour lui faire plaisir, un peu pour m’occuper, j’ai décidé de commencer mon journal. Bon mais là, j’ai plus le temps. Il va Continuer la lecture de Survivre à Treblinka

Journal intime – 5 Février 2013

Je ne lis plus du tout. En la matière je ne fais plus qu’écouter les enregistrements de la Recherche. A ce propos, j’en ai fini avec ceux de Dussolier pour passer à ceux de Lambert Wilson. Grosse différence entre les deux. Avec A.D., la diction est simple, calme, presque plane, sauf dans les dialogues, très incarnés. Le sens des phrases, pourtant complexes dans leur forme, apparait évident. Avec L.W., c’est plus difficile. La diction est plus modulée, presque maniérée, la respiration est audible, probablement volontairement. Cette façon de prononcer les mots qui devraient selon moi se terminer par un e muet, (Gilberteu, Odetteu…) m’agace énormément. J’en viens à insulter Wilson à haute voix. De même m’agacent ces déformations de la syllabe « ai » qui, selon moi, doit sonner toute droite, sans modulation, alors qu’il la prononce comme ferait un anglais parlant français : par exemple « de travear » au lieu de « de travers. Pourvu qu’il ne me gâte pas l’ombre des jeunes filles en fleurs !