par Lorenzo dell’Acqua
Comme son ami l’écrivain NRCB, le photographe Lorenzo dell’Acqua était fort déçu. Depuis la parution du Roman des Regards, personne ne lui avait demandé d’autographe dans la rue. Pire encore, personne ne le reconnaissait dans les musées, ni les surveillants, alors qu’il s’y rendait un jour sur trois, ni les visiteurs dont certains avaient dû lire son livre.
Au début, cette frustration lui parut déplacée tant il était conscient de sa chance inouïe : il avait réussi à publier ses photos et, cerise sur le gâteau, avec un écrivain prestigieux. Et puis, petit à petit, cette frustration prit de l’ampleur. Ce n’était pas la fin des séances de signatures avec des lecteurs enchantés ni celle des interviews à la radio qui l’affectaient car il savait bien que cela ne pourrait pas durer éternellement. Mais alors, pourquoi cet état dépressif ?
Il n’envisagea pas une seconde de chercher une interprétation psychanalytique dont l’objectivité lui aurait paru de toute façon discutable. L’hypothèse la plus probable était la blessure narcissique somme toute assez logique mais peu compatible avec sa modestie proverbiale (« proverbiale » pour certains, peut-être, mais pas pour tout le monde, NDLR du JdC). Il en envisagea deux autres : la disparition d’une activité venue occuper sa vie de retraité désœuvré et l’absence de reconnaissance de son talent de photographe. La première était fort plausible même si sa participation à la réalisation du livre ne l’avait guère accaparé puisqu’elle s’était limitée à proposer à l’Editeur une sélection parmi ses milliers de photos prises dans les musées. La seconde hypothèse lui sembla plus consistante même si Daniel ne tarissait pas d’éloges sur son travail. Il regrettait la fin de son aventure parce que toute création visuelle comme la photographie doit être vue pour exister et parce qu’en nous emmenant de la mer à la montagne, du noir et blanc à la couleur, de la réalité à l’abstraction, la photo lui donnait un pouvoir prodigieux : celui de faire rêver. Enfin et surtout, il aurait voulu connaître encore l’excitation des publications …
Lorenzo sombra peu à peu dans un délire que l’on peut qualifier de paranoïaque. Après avoir ruminé sa vengeance, il soumit son projet au responsable de sa descente aux enfers des artistes injustement méconnus. Daniel avança quelques objections qu’il balaya d’un revers de la main.
– Quoi, tu te demandes ce qu’il y a d’original dans ma future démarche ? Ecoute un peu la suite : j’ai pris la décision d’aller tous les jours au Musée (ce qui ne sera pas un grand changement dans ta vie, lui fit remarquer D. P.) où je ne prendrai plus en photo que les visiteuses et jamais les visiteurs (là non plus, D. P. ne voyait pas la moindre nouveauté). Ne sois pas si impatient, attends un peu ! Pour faire taire les pisse-froid aussi que moi dont les commentaires pleuvent comme à Ostende (c’est grâce à Jean-René Caussimon que nous avons découvert la médiocrité de la météo dans cette station balnéaire du Nord de l’Europe), je photographierai désormais mes proies sans plus me cacher et avec un appareil photo reflex énorme et bruyant. Bien joué, tu ne trouves pas ?
Lorenzo se demandait par quel miracle il n’avait encore jamais été remarqué par un surveillant consciencieux alors qu’il officiait depuis plus de dix ans dans les trois mêmes musées parisiens. Cette impunité l’avait convaincu que ces derniers dormaient sur leur chaise. L’objectif du photographe (celle-là, je ne me lasserai jamais de la faire) était d’être enfin repéré puis conduit manu militari, soit à la Direction du Musée, ce qui serait une sorte de consécration, soit au commissariat, ce qui serait beaucoup moins rigolo. En réalité, peu lui importait l’issue de son aventure car la diatribe cinglante qu’il avait mûrement réfléchie conviendrait aussi bien dans les deux cas :
– Espèces d’ignares incultes et assermentés, vous ne savez donc pas qui je suis ? Lorenzo dell’Acqua, un photographe injustement méconnu qui a réalisé avec le très grand écrivain Daniel Pennac un livre extraordinaire dont la lecture remonterait le niveau affligeant de votre culture et de votre compétence.
Ce dernier lui fit remarquer qu’une telle agressivité dans la situation où il se trouverait ne lui semblait pas très judicieuse. Il évoqua aussi une autre éventualité : celle de se faire casser la gueule par le mari d’une des femmes prises en photo à moins de cinquante centimètres de distance. Par amitié, Daniel Pennac n’osa pas lui confier lequel de ces trois scénarios lui semblait le plus probable ou le moins calamiteux.
Et c’est alors qu’il touchait le fond que Lorenzo reçut ce message bien plus réconfortant qu’un article de Fabienne Pascaud dans Télérama :
Bonsoir,
Quelle agréable surprise de découvrir la photo de moi dans votre ouvrage Le Roman des regards, page 82. Au moment où cette photo a été prise, j’étais étudiante en architecture, en voyage scolaire et nous avions un programme très chargé de visites de musées. Non, je n’avais pas prévu cette tenue à l’avance, puisque je n’ai eu connaissance du programme que le matin même !
L’ouvrage a été découvert par hasard par ma maman, qui passe beaucoup de temps dans les librairies. Elle a adoré le titre et en l’ouvrant, elle est tombée directement sur « ma » page. Elle l’a aussitôt refermé, n’en croyant pas ses yeux. Elle est repartie avec (presque) tout le stock et m’a fait une très belle surprise.
J’adore flâner dans les musées, et cette découverte m’a donné envie d’y retourner encore et encore. J’étais récemment à Paris pour une exposition (m’avez-vous vue ?), mais désormais je regarde presque davantage les visiteurs et leur relation aux œuvres que les œuvres elles-mêmes.
À la page 82, vous vous demandez si j’étais une étudiante menant des recherches sur cette œuvre. Ce commentaire m’a beaucoup inspirée, j’ai récemment décidé de commencer un mémoire sur Vasarely.
J’apprécie sincèrement votre travail. N’hésitez pas à me contacter si vous le souhaitez.
Cordialement,
C.L.

Alors, maintenant, elle passe la moitié de son temps chez Georges. Elle dit qu’elle vit chichement de sa retraite et du modeste Loto qu’elle a gagné quand elle était en prison. Mouais… je vous dirais franchement, moi, j’y crois pas à son truc du Loto. Je crois plutôt qu’elle vit avec le fric qu’elle a accumulé quand elle était dealeuse. Mais quand je dis ça, je dis rien. Et puis, c’est pas mes oignons, pas vrai ? Allez ! Je ferme la parenthèse.
« (…) les mêmes défauts s’étaient au contraire exagérés chez Saniette, au fur et à mesure qu’il cherchait à s’en corriger. Sentant qu’il ennuyait souvent, qu’on ne l’écoutait pas, au lieu de ralentir alors, comme l’eût fait Cottard, de forcer l’attention par l’air d’autorité, non seulement il tâchait, par un ton badin, de se faire pardonner le tour trop sérieux de sa conversation, mais pressait son débit, déblayait, usait d’abréviations pour paraître moins long, plus familier avec les choses dont il parlait, et parvenait seulement, en les rendant inintelligibles, à sembler interminable. Son assurance n’était pas comme celle de Cottard qui glaçait ses malades, lesquels aux gens qui vantaient son aménité dans le monde répondaient: «Ce n’est plus le même homme quand il vous reçoit dans son cabinet, vous dans la lumière, lui à contre-jour et les yeux perçants.» Elle n’imposait pas, on sentait qu’elle cachait trop de timidité, qu’un
J’aime le cinéma. Autour de moi, chacun sait que j’aime le cinéma. Ces dernières années, j’ai même eu l’impudence d’écrire des critiques.
Couleur Café n°30