Parfois, au moment où je vais m’endormir, il m’arrive de diriger mes rêves. C’est un instant rare et apaisant. À vrai dire, quand cela se produit, il ne s’agit pas véritablement de rêves mais plutôt de quelque chose d’intermédiaire entre la pensée consciente qui s’efface et le délire onirique à venir. C’est une pensée vagabonde, une pensée libérée des certitudes relatives au futur immédiat et non encore soumise à l’imprévisibilité du rêve. Quand je dis que je peux diriger cette pensée vagabonde, ce n’est pas tout à fait exact, mais je peux tenter de l’orienter et c’est déjà beaucoup. Ce sont des instants rares et je les fais naître à chaque fois que je peux.
Quand les circonstances sont favorables, c’est vers un train que je fais tendre mes pensées vagabondes. C’est un train de nuit. Sa destination est inconnue. Ou plutôt, elle n’est pas précisée. Elle est sans importance. L’important, c’est que le train roule, qu’il roule dans la nuit. Il m’emporte, yeux ouverts, allongé sur le dos. Ce peut-être dans un filet à bagages, comme quand j’étais petit enfant partant respirer le grand air, ou sur une couchette de seconde classe, comme quand, lycéen, je rentrais des sports d’hiver ou, comme plus tard, dans un wagon-lit roulant vers le Sud. Peu importe l’époque, peu importe où je vais et ce que je vais y faire. Ce que je cherche à créer, c’est le train de nuit, le rythme des roues qui cognent les rails, leurs longs gémissements dans les longues courbes, le balancement du wagon qui agite mon corps au rythme du rideau qui bat la fenêtre, une conversation étouffée qui passe dans le couloir, des lueurs jaunes qui éclatent et disparaissent à la traversée des gares, et puis la lumière bleue au-dessus de ma tête, la petite lumière bleue qui bouge au rythme de mon corps et qui me permet à peine de voir ma main.
Le train roule. Il va vite, mais il n’arrivera pas avant des heures et des heures, peut-être jamais, et pendant tout ce temps, je serai emporté, corps inerte dans un cocon, sans volonté mais en sécurité, à travers la campagne paisible. Temps infini, sans surprise, sans danger, sans choix, sans responsabilité. Temps d’oubli, temps serein, temps mort.






